«Cher Docteur,
«J'ai invité madame Cochrane et madame Livingston à dîner, demain, avec moi; mais ne suis-je pas, en honneur, obligé de leur dire quelle chère je leur ferai faire?… Comme je n'aime pas tromper, lors même qu'il ne s'agit que de l'imagination, je vais m'acquitter de ce devoir. Il est inutile d'affirmer, d'abord, que ma table est assez grande pour recevoir ces dames; elles en ont eu, hier, la preuve oculaire.
«Depuis notre arrivée dans ce premier séjour[102] nous avons eu un jambon, quelquefois une épaule de porc salé, pour garnir le haut de la table; un morceau de bœuf rôti orne l'autre extrémité, et un plat de fèves ou de légumes, presque imperceptible, décore le centre. Quand le cuisinier se met en tête de briller (et je présume que cela aura lieu demain), nous avons, en outre, deux pâtés de tranche de bœuf, ou des plats de crabes; on en met un de chaque côté du plat du milieu, on partage l'espace, et on réduit ainsi à six pieds la distance d'un plat à un autre, qui, sans cela, se trouverait de près de douze pieds. Le cuisinier a eu, dernièrement, la sagacité surprenante de découvrir qu'avec des pommes on peut faire des gâteaux! il s'agit de savoir si, grâce à l'ardeur de ses efforts, nous n'obtiendrons pas un gâteau de pommes, au lieu d'avoir deux pâtés de bœuf… Si ces dames peuvent se contenter d'un semblable festin et se soumettre à y prendre part sur des assiettes qui étaient jadis de fer-blanc, mais qui sont maintenant de fer (transformation qu'elles n'ont pas subie pour avoir été trop frottées) je serai heureux de les voir[103].
Et je suis, cher docteur, tout à vous,
Washington.»
[ [102] A West-Point.
[ [103] Voy. Washington's Writings.
Au nombre des pionniers européens, on remarquait un Irlandais nommé Patrick; ce pauvre paria de l'Angleterre, depuis qu'il respirait l'air libre de l'Amérique, marchait d'enchantement en enchantement; ce n'était plus le même homme; son air lugubre et mélancolique avait fait place à la sérénité et à la joie. Depuis longtemps, les pauvres d'Europe abandonnent leurs chétives cabanes, asile de l'extrême misère, où l'homme et l'animal, devenus compagnons, s'échauffent l'un l'autre dans les rigueurs de l'hiver, et passent ensemble de tristes jours; ils viennent chercher, en Amérique, la liberté et la vie. Indignés de l'effet que produit, dans leur patrie, la disproportion des richesses et les droits de primogéniture, ces malheureux se réfugient dans nos villes et dans nos campagnes; ils tombent au milieu d'une société où l'égalité est consacrée par la nature même des choses; où chaque homme est sollicité à l'indépendance par tout ce qui l'environne, surtout par la facilité de subvenir à ses besoins; où les titres de l'orgueil et du hasard sont foulés aux pieds; là, ils adoptent par nécessité, par habitude, par goût, les principes et les mœurs d'un pays où ils viennent vivre et mourir.
—Puisse l'Être suprême, le protecteur des bonnes gens, le père des cultivateurs, le dispensateur des rosées et des moissons, vous accorder de longues années de prospérité, pour le bien que vous m'avez fait en m'accueillant,—dit l'Irlandais aux pionniers américains.—Ainsi, colonel Boon, il est bien certain que je mangerai de la viande et des pommes de terre au moins… trois fois la semaine.
—Oui, M. Patrick, oui,—répondit le vieux guide,—vous mangerez de la venaison et des pommes de terre… tous les jours… tous les jours…
Le camp présentait une véritable scène de braconniers à la Robin-Hood; plusieurs pièces de venaison étaient suspendues au-dessus des tisons. Le capitaine Bonvouloir était l'amphytrion du souper; il avait tué un daim pour la première fois de sa vie, et les morceaux de l'animal qu'il avait si adroitement abattu, rôtissaient devant chaque foyer. Le brave pionnier ne se sentait pas de joie, et ne tarissait point sur son adresse à saisir le daim par la ramure. Quand il vit que Daniel Boon et le Natchez avaient tant de plaisir à leur faire fête, il voulut les aider dans leurs fonctions culinaires: la venaison[104] avait si bonne mine!… elle exhalait un fumet si appétissant!…
[ [104] Venaison: chair de bêtes fauves.
—Est-il beau, ce daim, est-il beau!—s'écria le capitaine Bonvouloir avec enthousiasme.—colonel Boon, avez-vous remarqué comment je m'y suis pris pour introduire le mokôman[105] entre la première et la deuxième côte?… Robin-Hood m'eût envié ce coup!… J'ai choisi le plus gras du troupeau… vrai daim de sacrifice!… Docteur Wilhem, et vous, Messieurs, admirez donc; ah! quel fumet!… je n'en ai jamais respiré de pareil, pas même celui de la truffe!
[ [105] Mokôman, couteau de chasse.