La forêt retentissait de cris joyeux, d'exclamations, et d'éclats de rire.

Cette réunion d'hommes blancs et d'hommes sauvages, assis en cercle au milieu de leurs chevaux, et vus à la lueur des différents feux qui éclairaient les bois, rappelait cette bizarre transformation dont parle Anaxilas: il dit que si, pendant un festin, on faisait brûler une certaine liqueur (qu'il nomme) dans les lampes, tous les convives paraissaient affublés de têtes de chevaux… Les guerriers indiens de l'expédition burent du café pour la première fois; cet excitant ne tarda pas à produire son effet; ils oublièrent leur réserve habituelle, et se montrèrent joyeux compagnons. «Le café est une eau délicieuse» disaient-ils. Ces peuples connaissent cependant des plantes dont l'infusion produit des effets analogues à ceux du café, de l'opium ou du moukomore, espèce de champignon dont les habitants du Kamchatka font une liqueur excitante; prise modérément, elle rend plus gai; mais une dose excessive cause l'ivresse la plus furieuse; on n'a d'abord que des idées agréables et riantes; bientôt les plus sombres visions leur succèdent; d'horribles fantômes se peignent à l'esprit égaré: on danse, on rit, on pleure; on est transporté de fureur; on est saisi d'effroi, on ne médite que meurtres et massacres: souvent le malheureux, en proie aux convulsions, veut attenter à sa propre existence: on peut à peine le retenir… Les habitants des bords du fleuve Araxus (Volga) avaient également découvert un arbre dont ils faisaient brûler les fruits; ils s'assemblaient ensuite près du feu, et en aspiraient la vapeur par le nez. Cette odeur les enivrait comme le vin enivrait les Grecs… Ils se levaient, enfin, et se mettaient à danser en vociférant.

—Colonel Boon,—observa le capitaine Bonvouloir,—un Ancien[116] a dit, avec raison, je crois, qu'on offrait des sacrifices à Jupiter pour obtenir la santé, et que l'on y mangeait au point de la perdre… Ce souper, tout à fait homérique nous prouve que vous nous recevez comme d'anciens amis.

[ [116] Diogène, Laërce.

—Je vous remercie de votre indulgence,—dit Daniel Boon;—les guerriers sauvages ne connaissent point les cérémonies et l'usage des compliments; rien de tout cela ne prouve la bonté du cœur; ils prennent leurs amis par la main, et les traitent comme leurs plus proches parents… Mais je doute que notre réception, quelque cordiale qu'elle soit, vous fasse oublier les agréments que les étrangers doivent trouver dans la compagnie de nos belles américaines…

—Les femmes de l'Amérique sont ravissantes, dit le marin,—et l'on pourrait leur appliquer ce qu'un Apôtre disait jadis de certaines personnes dont il recommandait l'exemple: «Leur conversation est mêlée de timidité; leurs ornements ne consistent ni dans les tresses de leurs cheveux, ni dans l'or et les pierreries, mais dans la simplicité du cœur, c'est là qu'on reconnaît cet esprit doux et tranquille qui est d'un si grand prix à la vue de Dieu…» Le saint homme avait raison; un esprit doux et tranquille est également d'un grand prix aux yeux des hommes, et quand je vois une jeune personne, jolie, mais revêche, et médisante, je pense à cette belle femme de la légende, qui avait toutes les perfections, mais, la nuit, allait se repaître de cadavres dans les cimetières… Messieurs, l'auteur de Corinne dit que le voyager est un des plus tristes plaisirs de la vie; «Car lorsque vous vous trouvez bien dans quelque ville étrangère, c'est que vous commencez à vous y faire une patrie…» C'est la vérité; je n'oublierai jamais le bon accueil qui me fut fait dans les différents États de l'Union, par les personnes que j'ai eu le bonheur d'y connaître… Nulle part je n'ai rencontré tant de fraternité; c'est sans doute à ces mœurs tranquilles et sages, à ce calme des passions, que vos familles doivent le bonheur dont elles jouissent depuis plusieurs générations. Mais les gentlemen de l'Amérique n'atteindront jamais le degré de raffinement des habitants du Kamtchatka, en fait de galanterie et de prévenances; j'y fus reçu et traité en prince; je dois vous dire qu'au Kamtchatka, il est d'usage d'inviter à un repas, celui dont on veut se faire un ami. Au jour indiqué, on chauffe la hutte, et l'hôtesse prépare autant de nourriture que si elle devait traiter dix personnes… L'hôte et le convive quittent leurs habits; le premier ferme la porte de la cabane et apporte l'auge de cérémonie, remplie de tous les mets préparés par sa femme. Lui-même ne mange qu'avec distraction, car il est sans cesse occupé à enfoncer des poignées de chair et de graisse dans la bouche de son futur ami, et à jeter de l'eau sur des cailloux rougis au feu; cette eau se convertit en vapeur et répand dans la hutte une chaleur, insupportable. C'est un combat de gloire entre les deux hommes; l'un s'obstinant à endurer la chaleur, et à ne pas refuser de manger; l'autre lui portant, jusque dans le gosier, de nouveaux morceaux et augmentant toujours la vapeur étouffante. Mais la partie n'est pas égale; il est permis à l'hôte de sortir et de respirer, tandis que le convive n'obtient cette insigne faveur qu'après s'être déclaré vaincu. Ne pouvant plus y tenir, il demande grâce, convient galamment qu'on ne peut mieux régaler son monde, et qu'il n'a jamais eu si chaud de sa vie. Mais il n'en est pas encore quitte; il faut qu'il achète la liberté de respirer, et qu'il reconnaisse la politesse qu'on vient de lui faire… par un présent au choix de son hôte… Alors, celui-ci réunit quelques voisins, et tous dansent ensemble devant l'étranger. La danse est le complément obligé de tout honneur chez les peuples sauvages. Les femmes exécutent des pas de deux; elles étendent une natte sur l'herbe, s'y agenouillent l'une devant l'autre, et chantent d'une voix basse; elles commencent d'abord par de faibles mouvements des épaules et des mains; la voix s'élève peu à peu, les mouvements s'accélèrent, les danseuses se lèvent, augmentent graduellement la rapidité de leurs pas, et continuent ainsi jusqu'à ce que les forces leur manquent. Mais je vis mieux que cela chez les Hottentots… Platon loue l'antiquité de n'avoir établi que deux danses: la pacifique et la pirrhique[117]; en eût-il excepté la washna? nous ne le pensons pas… Les femmes qui exécutent cette danse doivent faire des lamentations et couper des concombres, de manière que ces deux opérations aillent toujours simultanément. Lorsque les danseuses se lamentent sut un ton bas et monotone, elles coupent lentement, et à mesure que leur douleur s'exprime d'une manière plus véhémente, elles coupent plus vite, et quand la coryphée (qui est ordinairement une femme très grasse) fait entendre ses gémissements sur le diapason le plus élevé, les couteaux glissent, et les concombres disparaissent avec la rapidité de l'éclair… Chez ces mêmes Hottentots, un jeune homme ne jouit d'aucune considération s'il n'a fait preuve de virilité… en battant sa mère!… Oh mœurs! Messieurs, je jouis de la confiance illimitée des sauvages de l'Amérique: pourquoi cela?… c'est parce que nous autres Français, nous sommes expansifs; nous sommes ce peuple dont parle Jérémie: «peuple qui aime à remuer les pieds, et ne demeure point en repos;»[118] oui, nous sommes cette nation «vive, enjouée, quelquefois imprudente, qui fait sérieusement les choses frivoles, et gaîment les choses sérieuses[119],» et l'on nous dit descendus de Pluton, du plus inexorable des dieux!…[120] Qu'importe! qu'on nous laisse comme nous sommes: le capitaine Cook, était humain, aussi trouva-t-il de la bienveillance, même chez les anthropophages; mais le cruel Pizarre n'y rencontra que des hommes féroces comme lui. Oui, les sauvages de l'Amérique sont pour moi… en déshabillé… terme qu'il faut prendre au pied de la lettre… Ce sont de bonnes gens, après tout; peu importe qu'ils se lavent, comme les Orientaux, en commençant… par les coudes… ils entendent bien la plaisanterie… (il faut avoir diablement d'esprit pour être sauvage!) Ces malheureux font tout ce qu'ils peuvent pour m'être agréables… je ne leur cherche donc point de défauts, et puisqu'à la faveur de mon harnais, je trouve à souhait un pays admirable, je suis bien déterminé à faire servir les moindres incidents aux plaisirs de la gaîté; oui, l'ouest de l'Amérique est un pays de bons vivants et de joyeux noëls; aussi je mets de côté mes petites répugnances, et je fais potage avec eux… en famille… Les Chefs ou Sagamores, comme vous les appelez, sont les plus sociables des hommes qui fument et prennent leurs repas en croisant les jambes; les pauvres diables se contentent de peu, et ne pressurent pas leurs sujets… modération rare chez les Souverains!… En Europe, je pensais souvent, bien souvent, à ce joli mot du grand Henri à de braves campagnards qui venaient lui offrir une petite dotation… pour son fils, le Dauphin de France: «Non, non, mes enfants, leur dit-il, c'est beaucoup trop pour de la bouillie.» D'autres sauvages, les Africains, par exemple, sont plus ombrageux; ils donnent carte blanche à leur roi…, mais seulement après qu'il s'est fait amputer le bras gauche… en témoignage de son dévoûment au peuple…; avertissement salutaire donné au bras droit!… C'est l'équivalent du boulet du citoyen Marat… Ces peuples ont de singulières coutumes: les ministres du Prince assistent au conseil, en se tenant… dans de grandes cruches d'eau fraîche… Les sujets se croiraient déshonorés s'ils ne partageaient le sort de leur maître: le roi est-il borgne, boiteux ou mutilé? ils se privent du membre correspondant. Sous le rapport de la religion, leur extravagance est la même: les uns adorent le serpent, les autres le coq; ceux-ci un animal féroce, ceux-là un fleuve ou une cascade… Le soleil, la lune, les astres, les pierres, ont leurs partisans…; quelques-uns adorent indifféremment leur roi… ou un lézard[121]. Je dois vous dire, pour terminer, que personne ne voit manger le roi, en Afrique; il est même défendu, sous peine de mort, de le regarder lorsqu'il boit. Un officier donne le signal avec deux baguettes de fer, et tous les assistants sont obligés de se prosterner. L'échanson qui présente la coupe, doit avoir le dos tourné vers lui, et le servir dans cette posture. On prétend que cet usage est institué pour mettre la vie du Prince à couvert de toutes sortes de charmes et de sortiléges… Un jeune enfant, qu'un de ces despotes aimait beaucoup, et qui s'était endormi près de lui, eut le malheur de s'éveiller au bruit des deux baguettes, et de lever les yeux sur la coupe au moment où le roi la touchait de ses lèvres. Le grand-prêtre s'en aperçut et fit immédiatement tuer l'enfant: il jeta ensuite quelques gouttes de son sang sur les habits du roi, pour expier le crime et prévenir de redoutables conséquences…

[ [117] Platon. Des lois.

[ [118] Bible. Jérémie, chap. XIV.

[ [119] Montesquieu. Esprit des Lois.

[ [120] Une tradition des Druides.