[ [121] Voyez l'intéressant ouvrage de Douville.
Les pionniers poussèrent un cri d'indignation…
Enfin, la dernière poincte des morceaux fut baffrée, comme dit Rabelais, au milieu des récits d'exploits personnels, et au dire de plusieurs, si la fortune n'avait pas été inconstante, maints beaux et bons daims, cerfs et daims bons et beaux, leur eussent servi de trophée… Ce ne fut que quand la vanité fut bien satisfaite, et la faim à peu près apaisée, que les chasseurs discutèrent les événements de la journée avec le calme et la modération en harmonie avec leurs manières habituelles, et qui eussent fait honneur à de plus doctes assemblées… Quiconque pouvait raconter une histoire intéressante, était sûr d'être écouté… Daniel Boon, malgré son grand âge, était rempli d'enjouement.
Les pionniers s'étendirent sur leurs peaux d'ours, et écoutèrent les aventures des guerriers sauvages; il faut désespérer, lecteur, de conserver la moindre partie de l'intérêt qu'ils donnèrent à leurs récits, car c'est dans un désert, au milieu des prairies de l'Amérique, qu'il faut les entendre. Un chasseur raconta qu'un jour, étant à la chasse, il vit un daim blanc sortir d'un ravin; au moment de l'ajuster il en aperçut sept autres, tous aussi blancs que la neige; il leur envoya plusieurs balles, mais inutilement; désespérant de son adresse, il rentra au village; un vieux sauvage le consola, et lui dit que ces daims blancs étaient enchantés, et ne pouvaient être atteints que par des balles d'un métal particulier; il promit de lui en foudre, mais il ne voulut pas qu'il fût présent à l'opération.
Un autre orateur se leva et dit: Nouvellement revenu de Hoppajewos (pays des songes), je vais raconter comment les choses s'y passent, et ce que j'y ai vu. Si on me dit «tu rêves comme font les malades ou les buveurs d'eau de feu» je répondrai «vas-y voir…» Il n'y a, dans le pays des songes, ni jour ni nuit; le soleil ne se lève ni ne se couche; il n'y fait ni chaud ni froid on n'y connaît ni le printemps ni l'hiver… on n'y a jamais vu ni arc ni flèche, ni tomahawck. La faim dévorante, et la soif ardente y vinrent, dit-on, dans les temps anciens, mais les sachems (chefs) les précipitèrent dans le fond de la rivière, où elles sont encore aujourd'hui. Ah le bon pays!… a-t-on envie de fumer? partout on trouve l'opwâgun (la pipe); il n'y a qu'à la porter à la bouche… Veut-on se reposer au pied d'un arbre? on n'a qu'à étendre le bras, on est sûr de rencontrer la main de l'amitié… La terre étant toujours verte et les arbres en feuilles, on n'a besoin ni de peaux d'ours, ni de wigwhams. Quelqu'un veut-il voyager? le courant des rivières le porte où il veut aller, sans le secours des pagayes… Ah le bon pays!… Veux-tu manger? dit le cerf à ceux qui ont faim; prends seulement mon épaule droite, et laisse-moi aller dans les bois de Nenner-Wind, elle y repoussera bientôt, et l'année prochaine, je reviendrai t'offrir la gauche; mais prends garde de trop détruire, parce qu'à la fin tu n'aurais plus rien…—Tiens, dit le castor, coupe ma belle queue, je puis m'en passer jusqu'à ce qu'elle repousse, puisque je viens de finir mon habitation. Ah le bon pays!… on n'y fait que boire, manger, fumer et dormir.»
Un troisième orateur, un vieux guerrier aveugle, se leva et adressa aux pionniers un discours qui leur fut traduit par Daniel Boon.
—«Amis du Point du jour[122], vous n'avez donc ni wigwham, ni feu, ni peaux d'ours? Restez avec nous, nous vous donnerons de la venaison et de la terre. Amis, on vous a dit bien des mensonges à notre égard; avec ce grain de wampum[123], nous vous nettoyons les oreilles pour qu'elles puissent mieux entendre ce qui est vrai, et rejeter au loin ce qui ne l'est pas; nous purifions vos cœurs avec la fumée de cet opwâgun. Amis du Point du jour, encore quelques lunes, et nos tribus auront passé comme un songe… En effet, qu'est-ce que la durée d'un guerrier, d'une famille, d'une nation, comparée à celle de ce fleuve rapide, qui coule éternellement sans jamais tarir?… Cette déplorable catastrophe n'est pas la seule source des regrets qui ont inondé mon cœur d'amertume… Après les jours funestes, le soleil, comme pour dissiper l'effroi des hommes et les consoler, reparaît aussi brillant que la veille; mais le soleil des enfants de ma jeunesse, qui se coucha longtemps avant l'heure de la nature, ne reparaîtra jamais!… jamais les yeux de ma vie ne les reverront!… leur mère, Agonéthya, brisée sous le poids de la douleur, comme les glaces de l'hiver sous les pieds du voyageur, me quitta aussi pour les suivre! Au lieu de six chasseurs intrépides, mon écorce[124] n'abrita plus, mon feu n'éclaira plus que la solitude d'un homme accablé de ses pertes! Je l'abandonnai, ce feu, ainsi que la chasse et la pêche, et je vécus de larmes et de regrets; comme les oiseaux nocturnes, je fuyais la lumière du jour; et comme la martre farouche, j'habitais les lieux les plus écartés de la vue des chasseurs!… Pourquoi le bon génie, au lieu de protéger les hommes, (auxquels il a refusé la fourrure du castor, la vitesse de l'aigle et la force de l'élan,) permet-il au mauvais esprit de couvrir leurs sentiers de feuilles, de piéges et de précipices? Qu'est-ce qu'un guerrier dont le frisson de la décrépitude fait trembler les mains et chanceler les pas? incapable de bander son arc, de lancer son tomahawck et de remplir sa chaudière, il ressemble au nuage qui a lancé son tonnerre et n'est plus qu'une vapeur humide et légère, jouet de la brise et des vents; j'existe!… et cependant je ne suis plus! les douleurs m'accablent!… mes oreilles se ferment!… je deviens sourd à la voix de l'amitié, comme à celle de la nature, qui parle si mélodieusement dans le chant des oiseaux!… les brouillards avant-coureurs de la mort, m'environnent; mes yeux ne voient plus! je ne reconnais mes amis qu'après leur avoir serré la main!… Jadis, lorsque j'étais entouré de mes enfants, je ne vivais que de plaisirs et d'espérances!… leur départ pour le grand pays de chasse[125] a flétri mon espoir, comme les guerriers flétrissent l'herbe sur laquelle ils ont longtemps campé!… ce qui me reste de vie ne mérite pas plus ce nom que les rayons de la lune, affaiblis par les nuages, ne méritent celui de lumière!… Amis du Point du jour, mettez la main sur mon cœur; sentez-vous comme il bat? voyez-vous comme mes vieilles veines se gonflent? comme mes yeux rétrécis s'agrandissent? cela vient du plaisir que j'ai de me trouver avec des hommes généreux… Asseyez-vous sur nos peaux d'ours, et fumons ensemble, chez nous, c'est le symbole de l'amitié et du bon accord…»
[ [122] Européens.
[ [123] Voy. le chap. Ier.
[ [124] Mon toit.