Avant de quitter les confins de la civilisation pour nous élancer au milieu des hordes sauvages de l'Ouest, permettez-nous, lecteur, quelques réflexions sur les derniers jours d'un peuple qui accueillit nos pères fuyant la persécution, et leur livra le magnifique héritage de leurs propres ancêtres; ils ne sont plus ces temps où ils étaient seuls maîtres des solitudes que nous allons parcourir!… où les fleuves de la vaste Amérique ne coulaient que pour eux!… assis aux rochers paternels, dans les profondeurs des forêts, ils restent fidèles à la poétique indépendance de la vie barbare jusqu'à ce que la civilisation les refoule plus loin; là, insensibles à tout ce que nous appelons pouvoir; dédaignant tout ce que nous nommons pompe et grandeur, ils prennent la vie telle qu'elle se présente, et en supportent les vicissitudes avec fermeté… Encore quelques années et il n'existera d'autres traces de leur passage sur la terre que les noms donnés par eux aux montagnes et aux lacs: aucun de ces trophées de la victoire que l'homme, réuni en société, remporte sur la nature!… Nous n'entrerons point dans l'examen de l'origine des peuples sauvages de l'Amérique septentrionale, origine enveloppée d'une fabuleuse obscurité; nous ne chercherons point quels ont été leurs rapports avec les habitants de l'Asie, et si leur barbarie actuelle n'est que le débris d'une ancienne civilisation. L'opinion la plus accréditée parmi les érudits, place le berceau de ces peuples au-delà du vent du nord, sur un sol glacé; en effet, nous trouvons, chez les Indiens de l'Amérique septentrionale, des traditions analogues à celles de la famille asiatique, à laquelle ils doivent la plupart de leurs idées religieuses. D'ailleurs, l'esprit de système a exagéré, tantôt les similitudes, tantôt les différences, qu'on a cru remarquer entre l'ancien et le nouveau continent; certes, ces analogies sont trop nombreuses pour pouvoir être considérées comme un pur effet du hasard; mais (ainsi que le remarque le savant Vatter) elles ne prouvent que des communications isolées et des migrations partielles; l'enchaînement géographique leur manque presque entièrement, et sans cet enchaînement comment en ferait-on la base d'une conclusion?… La vie précaire du sauvage, toujours en guerre, soit avec la nature, soit avec les animaux féroces, est incompatible avec la civilisation. Sans asile, sans protection, les besoins l'assiégent; cependant cette existence de combats et de fatigues n'est pas sans charmes pour lui; il trouve, pour satisfaire ses appétits grossiers, les ressources de la force, de l'adresse, de l'intelligence. Une horde sans patrie comme sans lendemain, a toujours une répugnance marquée aux idées de discipline et d'ordre; à chaque combat elle joue son existence. On demande si les tribus sauvages actuellement connues se rallieront aux systèmes de civilisation établis?… Nous pensons que cette instabilité de fortune, ces habitudes nomades qui rendent impossible la société un peu étendue et permanente, font que la destinée de la partie sauvage de l'humanité est attachée à la destinée de la partie civilisée… Les habitants de l'Asie menacèrent autrefois de subjuguer le monde; aujourd'hui, les pâtres orientaux, faibles et défendus par leur seule misère, ont oublié leurs anciennes mœurs, leur férocité, leur courage: ils languissent sous la tutelle des peuples d'Occident.
Mais en est-il de même des peuples sauvages de l'Amérique septentrionale?… Non. On espérait qu'avec le secours de la religion et de l'exemple, ces hommes apprendraient enfin à cultiver les terres qu'ils s'étaient réservées, et multiplieraient au sein de l'abondance et de la paix; ces espérances, inspirées par l'amour de la justice et de l'humanité, s'évanouirent après quelques années d'essais infructueux: en cessant d'être chasseurs, les indigènes devinrent indolents, insensibles à l'aiguillon des désirs et de l'émulation, et toujours aussi imprévoyants que dans leurs forêts. De tant de familles devenues cultivatrices, pas une ne s'est élevée à l'aisance; toutes se sont éteintes, tandis que le nombre des blancs a augmenté au-delà de ce qu'on avait encore vu dans les temps modernes, Repoussées par les Américains, les tribus indiennes se dispersent dans les plaines incultes de l'Ouest, et en chassent les premiers occupants; mais toujours refoulées par la masse des envahisseurs qui les pressent, elles se voient contraintes de suivre la route tracée par les vaincus, et d'émigrer à leur tour.
Il y a deux siècles, les tribus atlantiques résistèrent aux premiers colons; elles les troublèrent longtemps dans la jouissance de leur conquête, et les territoires de l'Ouest furent le théâtre de longs désordres, de croisements, de chocs multipliés entre ces peuplades errantes; aujourd'hui, elles se retranchent dans les montagnes ou s'entourent de vastes déserts pour plus de sûreté; mais elles doivent disparaître devant le génie supérieur des Européens, race d'hommes admirablement organisés, race active, infatigable, amie de l'indépendance et des hasards: ce sont les futurs conquérants de l'Ouest. Passez, peuples sauvages! car elle passa aussi la puissance de cette Rome si fière et si dédaigneuse!… elle se vit dépossédée, dans la suite des siècles, du rôle qui faisait sa gloire!… les fils d'Arminius, jadis domptés par César, et conviés à la ruine de la ville éternelle, allèrent, jusque dans le Capitole, lui arracher le flambeau de la vie!… Elle passa aussi la puissance de ce despote «pour qui le monde s'étendit, afin de lui procurer un nouveau genre de grandeur[13]!…» Ses soldats fanatiques vous harcelaient jusque dans vos derniers refuges, séjour d'innocence et de paix!… Passez, vous qui n'avez point cultivé les arts, et qui n'avez point fatigué la terre du poids de ces fastueux monuments cimentés par les larmes et le sang des malheureux!… Passez, peuples sauvages!… Telle est votre destinée! Les vents du désert doivent effacer vos traces, car pour vous doivent s'accomplir les paroles du prophète: «Nous mourrons tous, et nous nous écoulerons sur la terre comme des eaux qui ne reviennent plus[14]!»
[ [13] Charles-Quint, expressions de Montesquieu.
[ [14] Bible: Les Rois.
Aujourd'hui, la plupart des propriétés de l'Ouest des États-Unis sont entre les mains des habitants de l'Est, et les émigrations qui se font sans cesse des États atlantiques aux nouveaux établissements, entretiennent les relations amicales; mais ces bons rapports ne dureront pas, disent les ennemis de nos institutions; pourquoi donc nos frères de l'Oregon rompraient-ils avec nous? Jadis c'était de la métropole que les colonies recevaient leur pontife et le feu sacré; non, rien ne pourra empêcher les Américains de se précipiter vers l'Oregon; notre pays est comme ce vase de la mythologie galloise «où bouillait et débordait sans cesse la vie.» Déjà nos pionniers sont aux lieux où le fleuve Missoury roule ses eaux; l'entendez-vous, le furieux!… comme il lutte contre des forêts d'arbres entiers, et de branches englouties! Ces obstacles excitent son impétuosité; alors, il prend un élan impossible à décrire: on le voit glisser sur la pente de l'abîme, se tordre dans les sinuosités du roc, et bondir contre les rochers qui lui disputent le passage; tandis que par une impulsion venue des profondeurs de ce chaos, les vagues étouffées refluent en tourbillons contre les flots qui les suivent; mais ceux-ci, impatients de leur lenteur, les pressent, et le fleuve, précipitant sa course victorieuse à travers ce dédale d'écueils, reçoit, en murmurant, le tribut des faibles ruisseaux, et court à la mer où il n'arrivera pas; le majestueux Père-des-eaux (le Mississippi) absorbe ce rival turbulent, et se grossit encore de nombreux tributaires pour arriver avec plus de dignité à l'Océan… Autrefois, de hardis Français explorèrent les solitudes du haut Missoury; ils descendaient gaîment nos fleuves, et leurs joyeux refrains éveillaient les échos de nos forêts; les Américains, se jouant de l'impossible[15], marchent sur les traces de ces premiers pionniers de la civilisation, et la vieille Europe nous crie de nous arrêter!… le pouvons-nous?… une main nous pousse!… une voix nous répète sans cesse ces paroles de l'ange au Patriarche. «Levez vos yeux, Abraham, et regardez du lieu où vous êtes, au septentrion et au midi, à l'orient et à l'occident!… Je vous donnerai, à vous et à votre postérité, tout ce pays que vous voyez; je multiplierai votre race comme la poussière de la terre; si quelqu'un d'entre les hommes peut compter la poussière de la terre, il pourra aussi compter le nombre de vos descendants[16]!»
[ [15] To Trample on impossibilities: expression de lord Chatam.
[ [16] Bible: La Genèse.
C'était au mois de juillet 182*; deux hommes descendaient le fleuve Missoury, dans un de ces canots de construction indienne, si renommés pour leur légèreté; l'un d'eux était un habitant des frontières, être isolé et sans famille, sans demeure fixe, et vivant en société intime avec la nature dans ces retraites cachées et solitaires; cet homme, chasseur au pied rapide, faisait sa vie de la chasse, et franchissait les pics des monts et les précipices comme les panthères. Son compagnon était un jeune sauvage Natchez; sa tête était rasée à l'exception de la mèche chevaleresque (Scalp lock); cet enfant des forêts était armé, suivant l'usage des hommes de sa race qui sont sur le sentier de guerre. Sur un côté de sa figure était son totem, l'oiseau whip-poor-will[17]; les indiens disent que ceux qui ont le même totem sont tenus, en toutes circonstances, et lors même qu'ils seraient de tribus ennemies, de se traiter en frères; cette institution est d'une stricte observance; selon leurs coutumes, nul n'a le droit de changer de totem, et dans leurs rencontres, ils sont respectivement obligés de se questionner à cet égard[18].