[ [159] Autrefois, chez les Grecs, la ronde visitait les postes avec une sonnette pour reconnaître si les sentinelles n'étaient pas endormies; quand elle sonnait, il fallait que la sentinelle répondît.

(Voy. Thucydide.)

—Allons, tranquillisez-vous,—dit le docteur Hiersac;—Pline nous apprend que les grues-sentinelles veillent, pendant la nuit, en tenant dans leur patte une petite pierre dont la chute décèle leur négligence, quand elles sommeillent. Les autres grues dorment, la tête cachée sous l'aile, se soutenant alternativement sur une patte, et sur l'autre… le chef, le cou tendu, observe et avertit.

—Du reste, colonel Boon,—ajouta le marin après un moment de réflexion,—il est possible que l'odeur des souliers écarte les bêtes féroces, mais les Sycioniens s'y prenaient autrement; on raconte que les loups se jetaient sur leurs troupeaux; ils consultèrent l'oracle; le Dieu leur indiqua un arbre sec dont l'écorce mêlée à de la viande fit périr tous les loups qui en mangèrent; si je connaissais les plantes de ces forêts, je leur composerais… un sédatif… à la Diafoirus…

—Colonel Boon, ce n'est pas l'espace qui nous manque ici,—observa l'Irlandais Patrick:—anciennement on faisait coucher les ânes dans des endroits spacieux; sujets à rêver, ils s'estropiaient pendant leur sommeil, s'ils n'étaient placés au large. On faisait aussi disparaître les verrues en se couchant dans un sentier au milieu des champs, et les yeux fixés sur la lune; il fallait, toutefois, avoir la précaution d'étendre les bras au-dessus de la tête… et puis de se frotter avec tout ce qu'on pouvait saisir… Mais aurons-nous bien chaud sur ces peaux d'ours?… En Irlande, nous avons une manière particulière de coucher chaudement à la belle étoile, malgré, la fraîcheur du climat. Les heureux habitants de l'Amérique n'ont pas encore imaginé d'entrer dans un pâturage, de faire lever les bœufs qui y sont couchés, et de s'étendre à leur place; lorsqu'on se sent refroidir et gagner par l'humidité, on n'a qu'à faire lever un autre bœuf, et ainsi de suite pendant toute la nuit. La place occupée par ces animaux est toujours parfaitement sèche, et d'une chaleur agréable… Colonel, pouvez-vous disposer d'un peu de tabac?… J'ai contracté, avec des matelots, la vilaine habitude de mâcher ce végétal…

—Est-ce du perrique, du pig-tail, du shoe-string, du sweet-scented, du waggoned, ou du délicieux cavendish[160], que vous voulez?—demanda le docteur Hiersac;—par la sambleu! le colonel Boon vous en donne pour quatre marins!… Si ce que disent les physiologistes est vrai, «que le volume du cœur de l'homme doit être comparé à la grosseur de son poing, ce morceau de tabac peut… hardiment… servir d'objet de comparaison, et cela sans que le cœur perde au change…

[ [160] Espèces de tabac.

Les Américains qui faisaient partie de l'expédition, vu leur grande habitude de parcourir les bois, n'appréhendaient rien de fâcheux de leur position; ils s'amusaient avec les échos du voisinage auxquels ils faisaient répéter des chansons; après bon nombre de joyeux refrains, ils se roulèrent dans leurs blankets et s'endormirent. Le Natchez, Whip-Poor-Will, entonna son chant de guerre:

C'est moi! je suis un aigle de guerre!

Le vent est violent, mais je suis un aigle!