—Le grand chef, pour couronner dignement tant d'atrocité, s'approcha de la victime, lui arracha le cœur encore palpitant, et vomissant mille imprécations contre la nation des Sioux, leurs ennemis, il le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu… Le sang de la jeune fille fut répandu sur les semailles pour les féconder, et chacun se retira dans sa cabane… espérant une bonne récolte.
Le récit du guide n'était pas de nature à rassurer nos pionniers; ces histoires sont terrifiantes, en effet, quand on les entend de la bouche de narrateurs à demi-sauvages, et surtout quand on a, d'un côté, une forêt, et de l'autre, un désert où, peut-être, des ennemis se glissent pour vous surprendre dans les ténèbres. Quelques Alsaciens se livraient tout bas à des réflexions peu rassurantes sur l'idée qui pouvait venir aux barbares guerriers de l'expédition de les rôtir au feu qu'ils attisaient; quoique gens de courage dans une guerre conduite d'après la tactique européenne, ils appréhendaient cependant un danger inconnu, et qui se présentait à eux sous un aspect terrible. Le courage est-il une vertu relative qu'on peut acquérir, et la peur est-elle une faiblesse naturelle à l'humanité qui puisse être diminuée par de fréquents dangers? Les philosophes ne s'accordent pas sur ce sujet.
Les voyageurs ne songèrent plus qu'à prendre quelques heures de repos; plusieurs Allemands s'étaient déjà étendus sur l'herbe; pour eux, le récit de Boon devint de moins en moins intelligible, surtout pour ceux qui avaient bien soupé; ses paroles se mêlèrent à leurs rêves, et bientôt ils ne les entendirent plus…
—Quelles agréables veillées dans la contemplation de la lune et des étoiles, colonel Boon,—dit le docteur Wilhem;—quel doux sommeil en plein air!…
—Le ciel est sans nuages,—dit le capitaine Bonvouloir en se disposant à étaler sa blanket (couverture de laine) sur l'herbe;—les étoiles brillent d'un lustre que je ne leur ai jamais vu; le firmament ressemble à une voûte d'azur parsemée de rubis, de brillants, de saphirs, dont la splendeur est la même depuis le zénith jusqu'à l'horizon… ce qui n'empêche pas que ces sauvages Pawnies sont bien redoutables;… un genou contre l'estomac, et deux coups de couteau!! Colonel Boon, c'est bon pour le Natchez et vous qui êtes faits à semblables averses; je conçois que vous soyez tranquilles, mais nous!! Je crois qu'il serait utile de placer des vedettes; au lieu d'être pris comme des lapins dans leurs terriers, nous serions, au moins, à même de faire bonne contenance en cas d'une attaque de nuit; qu'en dites-vous, colonel Boon?…
—C'est inutile,—répondit celui-ci;—le Natchez déjouera toutes les ruses de nos ennemis; quant aux bêtes féroces, nous n'avons rien à en craindre, Whip-Poor-Will a mis ses mocassins[158] en faction…
[ [158] Mocassins: souliers faits de peau de daim.
—Plaît-il?—s'écria le marin français étonné;—des mocassins en faction?…
—Oui,—répondit Boon;—de tous nos vêtements, les souliers, conservant le plus longtemps l'odeur du corps, on s'en sert la nuit pour éloigner les loups et les panthères, surtout lorsque la pluie ne permet pas d'allumer du feu. Placés à quelques distances du camp, ils sont comme un rempart à l'abri duquel le chasseur peut dormir tranquillement au pied d'un arbre; dès que les loups ont flairé l'odeur des mocassins, qui annoncent le voisinage de l'homme, ils poussent des hurlements et s'enfuient…
—Des souliers en faction!—s'écria une seconde fois le capitaine;—je m'attendais à une ronde à la sonnette[159]…