—Chez les anciens,—dit-il,—on faisait asseoir les époux sur une peau (in lanata pelle) pour leur rappeler la couche nuptiale des hommes des premiers siècles, lesquels n'avaient point d'autre lit que les dépouilles des bêtes prises à la chasse, ou des victimes immolées. Apollonius de Rhodes fait consister toute la magnificence du lit nuptial de Médée, dans la toison d'or que Jason avait enlevée à Colchos par son secours… Hippocrate remarque, en parlant des Lybiens qui habitaient le milieu des terres, qu'ils dormaient sur des peaux de chèvres, et qu'ils mangeaient la chair de ces animaux; ils n'avaient, ajoute le Maître, ni couverture, ni chaussure, qui ne fût de peaux de chèvres… car ils n'élevaient point d'autre bétail… Apollonius de Rhodes (qui est un exact observateur des costumes, n'est-ce pas, capitaine?), Apollonius de Rhodes, dis-je, décrit ainsi les trois héroïnes Lybiennes qui apparurent à Jason: tandis que j'étais plongé dans l'affliction, trois déesses m'apparurent; elles étaient habillées de peaux de chèvres, qui leur prenaient depuis le haut du cou et leur couvraient le dos… et les reins…
—Colonel Boon, je le répète, une simple peau d'ours me suffit,—reprit le capitaine;—tout bon marin doit parler de même, et Dieu m'est témoin que j'ai du goût pour le goudron, mais combattre la nuit!! la fortune se plaît à obscurcir les belles actions, de même qu'un fleuve couvre de son limon, une pierre précieuse; combattre des sauvages!!… ils nous cribleront de flèches avant qu'ils ne soient découverts…
—Les sauvages!—s'écria le docteur Canadien,—ce sont les cigognes de Pline; d'où viennent-elles?… où se retirent-elles?… c'est encore un problème; nulle ne manque au rendez-vous, à moins qu'elle ne soit captive;… personne ne les voit partir… quoiqu'elles annoncent leur départ;… personne, non plus, ne les voit venir… on s'aperçoit seulement qu'elles sont venues;… le départ et l'arrivée, ont lieu la nuit… et qu'elles volent en deçà ou au delà… on croit qu'elles n'arrivent jamais que la nuit… Les ténèbres sont le symbole de la tranquillité, du calme et du repos… quel silence!… quelle fraîcheur!… quelle soirée mélancolique et délicieuse sous ces ombrages épais, et dans ces sentiers solitaires!… capitaine Bonvouloir, rassurez-vous; le Natchez a le réveil tragique; on ne l'aborde pas impunément? même lorsqu'il dort…
—Il est possible que notre ami, le Natchez, connaisse de bons coups, mais je vous préviens que si l'on me touche, je crierai comme une poulie gémissant sous ses moufles…[176]
[ [176] Moufles, appareils de poulies.
Nous sommes en nombre;—dit à son tour, le biblique Irlandais Patrick—«Voici le lit de Salomon environné de soixante hommes des plus vaillants d'entre les forts d'Israël; ils sont tous expérimentés; chacun a l'épée au côté à causes des surprises qu'on peut craindre pendant la nuit…»
—Fort bien, M. Patrick, fort bien,—reprit le marin;—cependant, vous conviendrez que nous sommes ancrés dans un vilain parage; la côte n'est pas saine; diable!… peut-être faudra-t-il rester longtemps à la cape à sec de toile[177]; encore si Neptune nous envoyait une brise carabinée[178] il y aurait moyen de transfiler les hamacs, et de torcher de la toile en silence, car ce n'est pas chatouiller avec une plume que de vous envoyer une flèche à pointe de caillou jusque dans l'os!… Ainsi, colonel, vous croyez que ce sont des Pawnies?…
[ [177] Être à la cape, être dans l'impossibilité de doubler le cap Fayot sur lequel les jette la raffale de la gamelle; ce qui veut dire, en style maritime, le dénûment qui réduit les marins à se nourrir de fayots (haricots secs).
[ [178] La brise augmente avec régularité et lenteur; elle commence par être une jolie brise, fraîchit et devient bonne, puis forte, et enfin brise carabinée. Lorsqu'elle suit cette marche progressive, on torche de la toile, c'est-à-dire que l'on conserve les voiles le plus longtemps possible.
(Voy. M. Paccini: de la Marine.)