—Oui, capitaine; malheur aux voyageurs qui seraient aperçus dans la prairie après une marche fatigante; les Pawnies emploient, dans leurs guerres, la méthode de tous les peuples sauvages; ils préfèrent la ruse à la force ouverte, et choisissent ordinairement la nuit pour l'attaque.

—Comment!… quand Vénus, l'étoile du marin, brille dans le ciel, ils nous attaqueraient! voyez, colonel; le firmament resplendit de cette délicieuse teinte bleue qui distingue le ciel d'Italie; une nuit étoilée des prairies est vraiment admirable;… mais les Pawnies!…

—Les Pawnies sont de vrais pharisiens dans l'observation de leur culte; le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé (un canard, je crois) rempli d'herbes et de racines, auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle[179]. Ils disent que ce manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de médiateur, quand ils auraient quelque grâce à demander au ciel. Toutes les fois qu'il s'agit d'entreprendre une affaire importante, ou d'éloigner quelque fléau de la peuplade, l'oiseau médiateur est exposé à la vénération publique; on fume le calumet, et le chef de la tribu en offre les premières bouffées à l'astre protecteur; si, comme vous le dites, c'est Vénus, l'étoile du marin, qui brille en ce moment dans le ciel, elle vous rend un mauvais service en paraissant dans ces parages, car les Pawnies la vénèrent spécialement, et lui sacrifient leurs prisonniers[180]. Pour obtenir ses faveurs, les sauvages lui offrent annuellement les premiers produits de leurs chasses… et leurs prisonniers à mesure qu'ils en font. Par ces offrandes, ils s'efforcent de se rendre propice cet oiseau qu'ils supposent avoir une grande influence sur l'astre, leur protecteur; ils le supplient d'être l'interprète de leurs vœux, et de leur faire obtenir tout ce qu'ils désirent, par exemple du succès dans leurs chasses, des chevaux légers et (permettez-moi de le dire) des femmes soumises

[ [179] V. Correspondance du P. Desmet, missionnaire.

[ [180] Nous parlons des Sauvages des prairies, en général; ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître les pratiques religieuses de chaque tribu, en particulier, peuvent consulter l'ouvrage de notre savant compatriote, M. Georges Catlin (The north american indians).

—Allons, à la guerre comme à la guerre,—dit le marin;—les filets sont tendus; la nuit, au clair de la lune, les poissons s'y jetteront en foule… Il faut donc s'arranger selon la morale turque, qui veut qu'on n'établisse ici-bas aucun domicile durable.

—Capitaine Bonvouloir,—dit le jeune Allemand Wilhem à son ami,—dans la marine, l'officier de quart est un souverain déclaré habile ou mal habile le lendemain d'une mauvaise nuit. Du reste, le docteur Franklin dit que «l'homme n'est complétement né que du moment où il est mort,» pour un perfectibiliste vous n'êtes pas des plus zélés.

—Le docteur Franklin était un mauvais plaisant,—répliqua le capitaine;—peste! je n'ambitionne pas cette perfection. Satan dit à Job: L'homme donnera toujours peau pour peau, et il abandonnera tout pour sauver sa vie. Voulez-vous connaître la devise des sauvages? la voici: vitetôtempoignezscalpez… et qui qu'en grogne tel est mon bon plaisir. Les Parques ne dépêcheraient pas plus lestement. Être attaqués la nuit par des Peaux-Rouges!!… Je ne sais qui s'avisa d'écrire[181] que les marques d'une crainte réciproque engagent bientôt les hommes à s'approcher, et que, d'ailleurs, ils y seraient portés par le plaisir qu'un animal sent à l'approche d'un animal de son espèce. Colonel Boon, la violence de la douleur contraint quelquefois les animaux les plus inoffensifs à recourir à tous les moyens. Les chats-huants, par exemple, investis par un nombre supérieur, se renversent sur le dos, et se défendent avec les pattes; ils ramassent leur corps qu'ils couvrent tout entier de leur bec. Dieu sait ce que les sauvages Pawnies nous préparent, mais les naturalistes prétendent que les animaux venimeux sont tous plus dangereux lorsque, avant de blesser, ils ont mangé quelque bête de leur espèce… Il n'y a que le diable qui soit capable de brûler les gens en dépit de la loi, et d'infliger des supplices qui feraient trembler… même… un czar de toutes les Russies!! Messieurs, je ne suis pas des plus robustes, mais puisqu'il est dans la manière de penser des hommes, que l'on fasse plus de cas du courage que de la timidité, je vous déclare que je me défendrai bravement une fois à l'abordage, car Rousseau nous conseille, dans l'Émile, de saisir hardiment celui qui nous surprend la nuit, homme ou bête, il n'importe; de l'empoigner; de le serrer de toute notre force; s'il se débat, de le frapper, de ne point marchander les coups, et quoi qu'il puisse dire ou faire, de ne lâcher jamais prise, que nous ne sachions ce que c'est. Le poète Homère peint Achille féroce comme un lion. Par mon père!! Achille Bonvouloir (ex-capitaine de corvette) aux prises avec son ennemi, ressemblera à une bête fauve, et n'aura rien d'humain!… Cependant, colonel, n'y aurait-il pas moyen d'éviter le supplice en se faisant adopter?…

[ [181] Montesquieu: Esprit des lois.

—Ils accordent rarement cette faveur,—répondit Boon;—«si nous adoptions tous nos prisonniers, disent-ils, comment apaiserions-nous les mânes de nos guerriers? Comment le village participerait-il à nos triomphes! N'est-il pas nécessaire que notre jeunesse, en les voyant mourir comme des braves, apprenne à subir le même sort avec un égal courage?… Cependant ils les épargnent quelquefois, et leur disent, pour les rassurer: «Soyez sans crainte, vous n'irez pas dans nos chaudières; nous ne boirons point le bouillon de votre chair; nous vous donnerons des peaux d'ours pour la nuit[182]