Whip-Poor-Will, depuis le moment où ses sens avaient pu saisir des sons éloignés, était resté immobile comme une statue; enfin le guerrier à la taille gigantesque se souleva à moitié; on eût cru voir un serpent qui se dressait en déroulant ses anneaux.

—Nous courons quelque danger,—dit Daniel Boon en voyant l'attitude de Whip-Poor-Will;—chut!… attendons que l'ennemi nous attaque…

—Capitaine Bonvouloir, réjouissons-nous,—dit le docteur Wilhem;—voilà l'occasion que nous cherchions depuis longtemps de nous distinguer; notre entreprise est glorieuse; si elle offre des périls la renommée nous en récompensera; on dira de nous ce qu'on dit jadis de Saül et de Jonathas: plus prompts et plus légers que les aigles, et plus courageux que les lions, ils sont demeurés inséparables dans leur mort même.

—Je crois qu'il est temps de disposer nos âmes à répondre dignement au grand appel de l'Éternité,—dit le marin;—peu importe, après tout, que ce soit du sud-quart-sud-est, est-quart-nord-est, sud-est-quart-sud, ou de toute autre partie de la rose des vents que nous vienne la bourrasque, nous serons prêts;… je ferai ma partie convenablement; mais où frapper un ennemi qui ne se montre pas!… Nous serons criblés de flèches avant de découvrir d'où elles partent; par Notre-Dame-des-Bons-Secours, c'est un vilain quart à passer!

—Chut! pas si haut,—dit Daniel Boon; et ses yeux parcoururent les taillis voisins avec cette perspicacité si remarquable chez ceux dont les facultés ont été rendues plus subtiles par les dangers et la nécessité.

—Whip-Poor-Will, verschnappen sie sich nicht (Whip-Poor-Will ayez bon bec),—dit l'Alsacien Obermann au Natchez, par forme d'encouragement.

L'indien fit entendre, comme à l'ordinaire, une légère exclamation, et dit aux pionniers que c'était une panthère attirée aux environs du campement par l'odeur du sang des daims qu'on avait dépecés. En effet, les chevaux piétinaient et donnaient des signes d'alarme; le Natchez se leva avec précaution, prit son arc, ajusta une flèche, et la décocha dans les broussailles; il en partit des cris effroyables mêlés de craquements de branches: Whip-Poor-Will était renommé dans l'Ouest pour la sûreté de son coup d'œil. En entendant les cris de la panthère, ceux des pionniers qui dormaient, réveillés en sursaut, se levèrent précipitamment, et cherchèrent leurs armes; on n'entendait dans le camp que gens faisant leur testament; les chevaux avaient rompu leurs liens et fuyaient de tout côtés… La nuit empêchait de rien distinguer; les pionniers se croyaient réellement attaqués par des ennemis nombreux et redoutables. Les sauvages de l'expédition firent entendre le war-hoop; ce cri est le plus perçant qu'il soit possible à l'homme de produire; nul autre ne retentit aussi loin dans les bois; suivant les circonstances, les indigènes peuvent en rendre les modulations plus ou moins effrayantes par le battement rapide des quatre doigts de la main sur les lèvres pendant les efforts de l'aspiration; c'est le cri de la victoire; les guerriers le poussent souvent pour s'animer dans la mêlée… Tacite, en parlant du bardit ou chant des Germains, dit: «Ce sont moins des paroles qu'un concert guerrier; ils cherchent surtout la dureté des sons et un murmure étouffé, en plaçant le bouclier contre la bouche, afin que la voix, plus forte et plus grave, grossisse par la répercussion.»[185]

[ [185] L'Alarido était le cri que poussait une troupe d'hommes d'armes lorsqu'elle faisait une invasion subite sur le territoire ennemi. Con grande alarido, disent les Espagnols.

(N. de l'Aut.)

Enfin le tumulte cessa, et les pionniers étaient persuadés qu'ils avaient repoussé l'ennemi; on s'adressa des compliments réciproques sur la manière vigoureuse dont chacun s'était défendu. Daniel Boon riait sous cape. Comme une alarme de ce genre est toujours le signal d'une joie très vive, les pionniers s'amusaient à peindre les impressions différentes que la frayeur avait produites sur chacun d'eux, et personne ne fut épargné…