—Montrez-vous donc, il n'y a plus de danger,—dit Daniel Boon;—Messieurs, la panthère n'est que blessée; il faut la poursuivre; à cheval!…
Les pionniers accueillirent cette proposition avec transport; les chiens furent rassemblés, le Natchez prépara des torches, chaque pionnier s'arma de pied en cap, Daniel Boon sonna le boute-selle, et l'on partit. A voir tant de flambeaux réunis, on eût dit une procession d'esprits infernaux, ou de ces gens consacrés à Mars qui (de l'une et l'autre armée), s'avançaient au-delà des rangs, un flambeau à la main, et donnaient le signal du combat, en le laissant tomber.[187]
[ [187] On leur laissait ensuite, de part et d'autre, la liberté de se retirer derrière les rangs. On se servait de ces porte-flambeaux avant l'invention des trompettes.
Les sauvages redoutent la panthère ou tigre de l'Amérique, parce qu'elle unit la perfidie à la férocité; elle arrive toujours sans bruit en rampant dans les broussailles, se précipite sur sa proie et l'enlève, avant qu'on ne se soit douté de son approche.
—Halte! dit Boon, après un quart d'heure de marche;—que personne ne laisse tomber son flambeau, car les herbes sont sèches, et une conflagration générale de la prairie en serait la conséquence… Whip-Poor-Will, descend de cheval, et examine cette feuille; il me semble que quelque animal y a passé…
Le Natchez mit pied à terre, examina les feuilles, et reconnut les traces de la panthère; détachant son tomahawck de sa ceinture, il pénétra dans un épais buisson. Après une longue perquisition, il fit entendre son exclamation ordinaire, et appela les pionniers; ceux-ci pénétrèrent dans les broussailles, et le Natchez leur montra des antilopes à moitié dévorées; les pauvres bêtes, malgré leur agilité, avaient été la proie de la panthère. Une carcasse de buffalo gisait à l'entrée du taillis, véritable charnier; l'emplacement, dans une circonférence de cinquante pieds, était battu et labouré; on pouvait compter combien de fois le buffalo avait été terrassé… Tout à coup les chasseurs entendirent le hurlement court et redoublé que pousse la panthère, lorsqu'elle sent sa proie; on attisa les flambeaux, les chiens se mirent sur la piste, et aboyaient tous ensemble, les plus poltrons hurlant plus fort que les autres: Daniel Boon et le Natchez les excitaient de la voix; on voulait forcer la panthère à quitter sa retraite; la meute, effrayée, n'osait trop s'aventurer; cependant il y avait là des dogues pour qui l'on eût parié, si leur courage eût répondu à leurs forces. L'affreuse panthère poussait des cris terribles; à chaque instant, on la croyait lancée, mais les chiens (même les plus hardis) détalaient à toutes jambes au moindre de ses mouvements… Quelques coups de feu la déterminèrent; elle sortit brusquement; cette apparition fut, pour tout le monde, le signal de la retraite; il y eut descampativos général: la panthère se réfugia dans un autre buisson.
—Capitaine Bonvouloir,—dit le vieux canadien Hiersac au marin—voilà une magnifique occasion de vous montrer, attisez votre flambeau, pénétrez dans le taillis, saisissez cette panthère par les oreilles, et nous l'amenez…
—Nenni!—s'écria le capitaine;—je ne combats qu'au grand jour; peste! attaquer cette panthère!… aille qui voudra lui donner le coup de grâce; du reste, c'est l'affaire du Natchez. Pénètre dans ces broussailles, Whip-Poor-Will, la bête doit être bien malade; tâche de voir dans quel état nous l'avons mise; je garderai l'entrée du taillis, et si elle veut s'échapper, je l'assommerai…
—Capitaine, la fortune vous réservait ce coup,—dit Boon;—l'aventure est périlleuse, il est vrai, mais qu'importe?… pour le brave là où est le danger… là est l'honneur: en avant donc!…
—N'y a-t-il pas trop de danger?—demanda le marin.