—Un ours? bravo!—dit vivement Daniel Boon;—combattre un ours gris est, aux yeux des sauvages, l'acte le plus héroïque qu'il soit donné à l'homme d'accomplir… capitaine Bonvouloir, si vous voulez conquérir l'estime et l'admiration des guerriers de l'expédition, livrez bataille à cet ours; la renommée aux cent bouches publiera ce haut fait dans tout l'ouest; vous aurez même droit à la considération des non-apprivoisés[191], et ce n'est pas peu dire…
[ [191] Tribus hostiles des Prairies.
Après un moment d'hésitation, le capitaine pénétra une seconde fois dans le taillis; il était à cheval, avantage immense pour l'ours; le marin l'aborde; l'ours montre les dents, écume et pousse un cri de rage; le cheval, effrayé, se cabre; l'ours profite de la position, se précipite furieux sur l'animal rétif, et lui ouvre le poitrail de ses griffes; le capitaine Bonvouloir lui porte un coup de tomahawck sur la tête et l'étourdit; l'animal lâche prise un moment, mais pour ressaisir sa proie; le cheval s'écrase sous son cavalier, qui porte un nouveau coup de tomahawck à son terrible adversaire et le terrasse. Les sauvages de l'expédition poussèrent un cri de joie en voyant rouler l'ours aux pieds du capitaine, à qui ils vinrent tous serrer la main…
Etes-vous blessé, capitaine?—demanda Daniel Boon.
—Légèrement, colonel;—répondit le marin—Par Notre-Dame des bons Secours! je me croyais à l'abordage, et jouant de la hache!… j'ai la jambe un peu avariée; mon cheval, comme le coursier du Paladin, n'a plus qu'un défaut… celui d'être mort… cet exploit me coûte cher; mais que dit Whip-Poor-Will à cet ours?—ajouta le marin en regardant le Natchez qui parlait à l'animal, en le frappant sur le museau; celui-ci étendu sur l'herbe, poussait des grognements sourds…
—Les sauvages se croient obligés de faire des excuses aux ours qu'ils terrassent;—répondit le vieux guide,—c'est un hommage qu'ils rendent au courage déployé par cet animal dans les combats: le tribunal de la sainte inquisition ne faisait-il pas aussi des excuses aux juifs qu'elle condamnait à être brûlés?… capitaine, nos amis, les guerriers, attendent, pour enlever l'ours, que vous l'ayez harangué…
—Que lui dire, si ce n'est qu'il sera bientôt dépecé, rôti, et mangé avec force accompagnement de joyeux refrains;… le haranguer? diavolo! ce n'est pas chose facile que d'improviser un stump-speech[192]; cependant… attendez… je crois me rappeler certaine chanson finnoise… oui… j'y suis, j'y suis;… colonel Boon, veuillez traduire ma harangue à nos amis les guerriers aux jambes nues.—Le capitaine s'approcha de l'ours, mit un genou en terre, prit une des pattes de l'animal et commença ainsi:
[ [192] Discours en plein air.
«Respectable habitant des forêts, cher animal que j'ai eu la gloire de vaincre, et qui a reçu de si profondes blessures, daigne accorder à nos familles la santé et la prospérité, et quand ton âme viendra errer auprès de nos demeures, daigne exaucer nos vœux. Il faut que j'aille rendre grâces aux dieux qui m'ont accordé une si riche proie. Mais quand le flambeau du monde éclairera le sommet des montagnes; quand, après avoir accompli mon vœu, je retournerai dans ma cabane, que l'allégresse y règne pendant trois nuits entières. Je monterai désormais sur la colline, je rentrerai avec plaisir dans ma maison, et aucun ennemi n'osera m'attaquer. Ce beau jour a commencé dans la joie, c'est dans la joie qu'il doit finir. Je n'oublierai jamais ma jolie chanson de l'ours.»
—Bravo, capitaine, bravo!—s'écria le vieux docteur Hiersac;—voilà une improvisation vraiment pindarique.