—A cheval!… et retournons au campement,—dit Boon.

Les pionniers partirent.

L'ours gris est le seul quadrupède que les sauvages de l'Amérique du Nord, redoutent réellement; il faut être plus que brave, disent-ils, pour oser l'attaquer. Ce terrible animal sert de thème favori aux chasseurs de l'ouest. Si on l'attaque, il livre bataille; souvent même, lorsqu'il est pressé par la faim, c'est lui qui est l'agresseur; blessé, il devient furieux, et poursuit le chasseur; sa vitesse est supérieure à celle de l'homme, bien qu'inférieure à celle du cheval. Il ne se trouve plus guère, maintenant, que dans les régions élevées, dans les âpres retraites des montagnes Rocheuses… Les peuples idolâtres du Nord, les finnois, par exemple, croient que les ours ont une âme immortelle, et leur accordent une vénération particulière; c'est un point essentiel de leur religion de ne pas omettre, à la chasse de cet animal, certaines pratiques superstitieuses. Ils ont des chansons qu'ils ne manquent jamais de chanter après l'avoir tué, et par lesquelles ils croient conjurer sa vengeance… Les Ostiaks regardent le nom de cet animal comme un présage funeste, et évitent de le prononcer… Au Kamchatka, tuer un ours est la marque de la plus grande valeur; les contes, les chansons ne célèbrent que les exploits des tueurs d'ours; le héros qui a terrassé un de ces formidables animaux, en conservé soigneusement la graisse; il en présente avec autant d'économie que d'orgueil, aux amis qu'il reçoit; c'est alors qu'il commence à connaître l'avarice; il voudrait que cette provision, témoignage de sa valeur, pût ne jamais finir… Quand un Ostiak a tué un ours, il ne lui rend guère moins d'honneur qu'à ses dieux, car il craint que l'âme de l'animal ne se venge, un jour, sur la sienne, dans l'autre monde. Il lui demande pardon, dans ses chansons, de lui avoir donné la mort, en suspend la peau à un arbre, et ne passe jamais devant cette dépouille, sans lui rendre hommage… M. Viardot, dans ses spirituels souvenirs nous parle d'une chasse «fort singulière, et où l'on n'a pas à brûler un grain de poudre, car c'est l'ours lui-même qui, par un suicide, se livre au chasseur. Personne n'ignore combien il est friand de miel, et avec quelle adresse il sait dénicher les ruches que les abeilles établissent dans le creux des vieux arbres. Lorsque les paysans (russes) voient une de ces ruches naturelles se former à la racine de quelque grosse branche au sommet du tronc, sûrs que l'ours viendra y fourrer ses griffes et sa langue, ils lui tendent un piége, le plus simple du monde. Au bout d'une corde attachée plus haut que la ruche, et descendant plus bas, pend une grosse pierre, ou une poutre, ou tout autre objet dur et pesant. Quand l'ours, par l'odeur alléché, grimpe au tronc de l'arbre, comme un gamin au mât de cocagne, pour s'emparer du butin des abeilles, il rencontre en chemin cet obstacle. D'un coup de patte il détourne la pierre; mais du bout de sa corde, et cherchant l'équilibre, la pierre retombe sur lui. Il la repousse plus loin, elle tombe plus lourdement. La colère le gagne et s'accroît avec la douleur. Plus il est frappé, plus il s'indigne, et plus il s'indigne plus il est frappé. Enfin, cet étrange combat de la fureur aveugle contre un ennemi inanimé, contre une loi physique, finit d'habitude par un coup si violent sur la tête, que l'ours tombe au bas de l'arbre, tué quelquefois, mais au moins tellement étourdi, que les chasseurs embusqués près de là n'ont plus qu'à lui donner le coup de grâce.»[193]

[ [193] M. Louis Viardot; Souvenirs de chasse en Europe.

—Capitaine Bonvouloir,—dit Daniel Boon au marin,—permettez au Natchez de vous passer au cou ce collier fait des griffes de l'ours que vous avez tué; cet exploit, et quelques bouteilles de rhum que je vous conseille d'offrir en cadeau à nos amis, les guerriers, achèveront de vous gagner tous les cœurs.

Le capitaine se hâta d'accomplir cette petite formalité.

—Qu'est-ce cela, colonel?—demanda le marin stupéfait en voyant le Natchez disposer ses appareils aglutinatifs pour opérer un pansement efficace;—Whip-Poor-Will va-t-il verser sur ma plaie, le lait de beurre, ou l'huile du Samaritain?…

—Le Natchez veut panser votre blessure d'après la méthode des sauvages du Mexique,—dit le vieux docteur Hiersac;—ce sont des… fourmis… qu'il tient renfermées dans cette petite boîte. Quand il aura étanché le sang qui coule de la plaie, il en rapprochera les deux lèvres, et les exposera ensuite à la morsure de ces insectes…

—Définitivement les sauvages de l'Ouest sont des empiriques!—s'écria le capitaine;—des fourmis, juste ciel!… quel baume!…

—Lorsque les deux antennes ou tenailles, dont la tête de ces fourmis est garnie, se sont enfoncées de côté et d'autre,—continua le vieux canadien—on sépare, avec les deux ongles, le corselet à l'endroit où il se joint à la partie postérieure du corps; les fourmis, en expirant, enfoncent plus profondément leurs tenailles qui restent ainsi fixées sur l'une et l'autre lèvre de la plaie[194].