—Il renoncerait plutôt à la vie…

—Mais vous, colonel Boon, pourquoi vous tenir dans les bois, si loin de l'aisance qu'on trouve dans les villes?…

—Moi?…—dit le guide un peu embarrassé par cette question,—je… mais chut!… regardez là-bas… miss… ne distinguez-vous pas une créature vivante qui se dirige de notre côté?… c'est quelque ennemi qui veut pénétrer dans le camp… voyez… Cet être semble parfois s'élever à la hauteur de l'homme pour reprendre ensuite de moindres proportions;… il n'est plus qu'à quelques pas… M. O'Loghlin, vous chargez-vous de le dépêcher?…

L'Irlandais tira son couteau et alla au-devant de l'ennemi; mais sa colère fut au comble quand (après avoir été un quart d'heure sous les armes) il découvrit que c'était un chat sauvage: il n'y a point de mauvais traitements qu'il ne lui fît subir avant de le laisser échapper…

Transportons-nous dans une autre partie de la prairie; Whip-Poor-Will et ses compagnons atteignirent, à la faveur des ténèbres, un coteau boisé; le Natchez se traîna jusqu'à une petite distance du feu des Pawnies; ils tenaient conseil; un de leurs orateurs allait parler: les Sachems, trop attentifs à la délibération, ne s'aperçurent pas de sa présence. Après un long silence, un des principaux guerriers se leva et dit: «Le plus grand de nos malheurs, frères, est la diminution de notre sang, et l'augmentation de celui des blancs. Cependant, nous dormons, aujourd'hui que nous sommes faibles, comme lorsque nous étions nombreux et redoutables!… D'où sont-ils venus, ces visages-pâles? qui les a conduits au-delà du grand Lac salé[202]? Pourquoi nos frères, qui en habitaient alors les rivages, ne fermèrent-ils pas leurs oreilles aux belles paroles de ces renards? Oui, leurs paroles ont été fausses et trompeuses comme l'ombre du soleil couchant: depuis cette époque ils ont multiplié comme les fourmis au printemps. Il ne leur faut qu'un petit espace pour vivre; pourquoi cela? parce qu'ils cultivent la terre. Avant que les cèdres du village soient morts de vieillesse, et que les érables de la vallée aient cessé de donner du sucre, la race des semeurs de petites graines aura éteint celle des chasseurs de chair[203]. Où sont les wigwhams des Pécods? allez voir les lieux qu'ils occupaient, vous n'y trouverez pas un seul guerrier de leur sang, ni la moindre trace de leurs villages; les habitations des visages-pâles les ont remplacés; les charrues labourent la terre où reposent les ossements de leurs pères… Qui d'entre vous dira que non ou voudra nier quelque partie de mon discours? Si quelqu'un se présente, je m'arrête pour l'entendre. Mais qu'il s'élève, qu'il s'élève aussi haut qu'une montagne afin que ses paroles puissent courir comme le vent… Quand il aura parlé, qu'il ne descende pas pour se cacher avant qu'on lui ait répliqué… Personne ne parle?… je continue… Les blancs disent: «une carabine est bonne, mais une charrue vaut encore mieux; un tomahawck est bon, mais une hache vaut encore mieux; un wigwham est bon, mais une maison vaut encore mieux.» Renvoyons les visages-pâles sous le soleil qui se lève[204] quand le nôtre se couche: ces renards du point du jour (Orient) nous trompent avec l'eau de feu[205], qui brûle la gorge et l'estomac; elle rend l'homme semblable à l'ours gris; dès qu'il en a goûté, il mord, il hurle et finit par tomber comme un arbre mort… Mais je m'arrête; peut-être que parmi nos jeunes guerriers il y en a qui n'approuvent pas mes paroles…»

[ [202] La mer.

[ [203] Les Sauvages.

[ [204] Orient.

[ [205] Eau-de-vie.

A peine ce dernier mot fut-il sorti de sa bouche que Koohassen laisse tomber son manteau de peau et se lève; le feu de ses yeux annonce un caractère indomptable et la trempe vigoureuse de son âme. Il dit: «Mawhingon, nous approuvons tout ce que tu viens de dire; la puissante tribu des Pawnies fait trembler toutes les peuplades de ces prairies; nos guerriers peuvent vivre sans remuer la terre comme des Squaws; le gibier ne manque qu'aux lâches; peut-on être brave et guerrier quand on a de la terre qui produit des graines, et quand on a des vaches et des chevaux?… non… Et quand la guerre est déclarée, comment se partager en deux? peut-on être à la fois dans les bois pour manier le tomahawck, et dans les champs pour conduire la charrue?… non… Ceux qui cultivent la terre passent trop de temps sur leurs peaux d'ours… Qui veut frapper fortement son ennemi doit avoir longtemps tourné le dos au wigwham. En vivant comme les visages-pâles, nous cesserons d'être chasseurs et guerriers. Eh bien! ces blancs avec leurs chevaux et leurs champs, vivent-ils plus longtemps que nous? savent-ils dormir sur la neige ou au pied d'un arbre?… non… ils ont tant de choses à perdre que leur esprit veille toujours. Savent-ils mépriser la vie et mourir, comme nous, sans plaintes ni regrets?… non… Qu'est-ce qu'un homme qui ne peut plus aller où il veut?… fumer, dormir et se reposer?… Au lieu de ployer comme le roseau du rivage, les peaux-rouges résisteront comme le chat des montagnes, ou ils fuiront comme des abeilles; oui, plutôt que de nous soumettre, nous irons rejoindre nos ancêtres… Qui enseignera à nos enfants à ne pas redouter la dent et la chaudière de nos ennemis, et à mourir comme des braves en chantant leurs chansons de guerre… Voyez les Chactaws et les Natchez qui ont cessé de chasser pour se courber vers la terre, que sont-ils devenus?… Faut-il, comme eux, boire l'eau de feu et oublier la vengeance? Les lunes n'impriment sur nous aucune tache, comme la flèche qui traverse les airs ou l'épervier qui poursuit sa proie… Respectons les forêts, ne déchirons point la terre où reposent les os de nos ancêtres!… J'espère que la vérité a éclairé mes paroles, comme le soleil luit sur la surface du lac… J'ai dit ce que le Grand-Esprit m'a inspiré: Chassons les blancs!…»