[Note 817: ][(retour) ] Erant vero neque bellicosi revera, sed ne mediocriter quidem in rebus bellicis exercitati. Agath., Hist., V, p. 159.
Encouragés par ce premier succès, les barbares sortirent de leur camp et vinrent cavalcader devant la Porte dorée, à la grande honte de la ville qui ne pouvait plus recevoir de secours que par mer[818]. C'était pour l'œil des Romains un triste et décourageant spectacle que ces bandes de cavaliers hideux courant la campagne, fouillant les villas pour en tirer des femmes ou du butin, et transformant en écuries les portiques de marbre et de cèdre. Le riche patricien pouvait observer du haut de la muraille, à la direction de la poussière ou de la flamme, le sort de la maison de plaisance où il avait englouti sa fortune. Cependant arriva dans Constantinople un corps de vieux soldats, vétérans de Bélisaire en Afrique et en Italie: ils n'étaient que trois cents, mais ils demandaient à se battre[819]. Leur arrivée réveilla le souvenir du chef dont ils invoquaient le nom avec orgueil et confiance. Bélisaire était alors sous le poids d'une de ces disgrâces dont Justinien payait périodiquement ses services, et que le grand général, il faut bien le dire, supportait sans fermeté d'âme, allant au-devant des affronts, et quêtant, confondu dans la foule des courtisans, un regard que le prince s'obstinait à lui refuser. Cette faiblesse de caractère et ce besoin ardent de faveur avaient été pendant toute la vie de Bélisaire un encouragement pour ses envieux et un triomphe pour la médiocrité, dont les prétentions se grandissent de toutes les petitesses des héros. Ce fut la seule misère de cet homme illustre, qu'une tradition poétique a fait aveugle et mendiant, mais qui malheureusement fut trop riche pour la pureté de sa gloire. Son nom cache deux personnages bien différents dont il faut soigneusement tenir compte dans l'histoire: l'homme de la vie civile et le soldat. Le premier, pusillanime, altéré d'honneurs et d'argent, inutile à ses amis, jouet volontaire d'une femme qui avait tous les vices de Théodora sans rien avoir de ses qualités; le second, généreux, fidèle, inaccessible à la peur, inébranlable dans le devoir, et d'un héroïsme que ne surpassèrent point les hommes tant vantés de Rome républicaine. Semblable à l'Antée de la fable, Bélisaire avait besoin de toucher du pied la terre des batailles pour se retrouver tout entier.
[Note 818: ][(retour) ] In muro a ficubus dicto (la partie de la muraille située vers le faubourg de Sykes), et porta nuncupata aurea. Agath., Hist., l. c.
[Note 819: ][(retour) ] Non multo plures trecentis... Agath., Hist., V, p. 160.
Quand l'empereur le mandant au palais lui confia sa défense et celle de l'empire, le vieux Bélisaire sembla renaître. Ses cheveux blancs et ses membres cassés reverdirent sous le casque et la cuirasse, qu'il ne portait plus depuis si longtemps[820]. Sa présence suffit à créer une armée. Les citadins qui avaient des armes et les campagnards qui n'en avaient point vinrent également solliciter une place dans sa troupe, qui ne comptait de soldats que les trois cents vétérans, la milice palatine étant réservée pour la défense des murailles. La cavalerie manquait à Bélisaire: il fit main-basse sur tous les chevaux qui se trouvaient dans Constantinople; chevaux des particuliers, chevaux du cirque ou des écuries de l'empereur, il prit tout[821], et quand il eut organisé sa petite armée, il alla placer son camp à quelques lieues de la ville, près du bourg de Chettou, à l'opposite du camp des barbares, dont il était séparé par un épais rideau de bois[822]. Une fois en campagne, il fit régner dans ce ramas d'hommes de toute espèce la discipline d'une armée régulière. Son camp, délimité suivant toutes les règles de la stratégie, garni d'un large fossé et d'un rempart palissade, devint une citadelle imprenable. Le jour, ses coureurs battaient au loin la plaine; la nuit, des feux étaient allumés à de grandes distances, tout cela pour faire prendre le change à l'ennemi, qui crut effectivement l'armée romaine nombreuse, et resta sur la défensive[823]. C'est ce que demandait Bélisaire, qui voulait former ses bourgeois. Les paysans, chassés des villages, accouraient de toutes parts à lui, et il les acceptait même armés de coutres de charrue ou de simples bâtons. Chacun eut son utilité et son rôle à remplir. La cavalerie s'exerçait, les recrues s'instruisaient à l'exemple des vieux soldais; ceux-ci reprenaient l'habitude de voir l'ennemi, celles-là l'acquéraient tous les jours. Bélisaire présidait à tous les exercices casque en tête et cuirasse au dos[824], le premier sur le rempart et le dernier dans la tente. Il évitait soigneusement toute provocation de sa troupe, toute rencontre de ses coureurs avec l'ennemi; son plan était d'attendre les barbares et de leur inspirer une folle hardiesse, afin de les écraser ensuite à coup sûr.
[Note 820: ][(retour) ] Belisarius demum dux, jam fractus senio, mandate tamen imperatoris in hostes mittitur. Hic itaque, loricam multo jam tempore desitam resumens, galeamque capiti adaptans, et omnem cui a puero assueverat habitum capessans, præteritorium memoriam redintegrabat, pristinamque animi alacritatem et virtutem revocabat. Agath., Hist., V, p. 160.
[Note 821: ][(retour) ] Sumptis omnibus equis tam imperatoris quam circi, sed et sacrarum domorum, necnon uniuscujusque hominis privati, cui fuit equus in potestate... Theophan., Chronogr., p. 198.
[Note 822: ][(retour) ] Ἐν Χεττουκώμῃ τῷ χωρίῳ. Agath., Hist., V.--Théophane donne à ce lieu le nom de Chittus. Εἰς Χίττου κώμην.
[Note 823: ][(retour) ] Ignes accendit, ut, hostes eos conspicati maximum esse exercitum putarent. Agath., Hist., V, p. 161.
[Note 824: ][(retour) ] Confluxerat etiam ad eum agrestium e vicinis locis turba... plane, inermis et imbellis multitude. Agath., Hist., V, p. 160.