Cependant ces lenteurs commencèrent à peser aux vieux soldats, qui murmurèrent; les recrues elles-mêmes se prirent d'une confiance sans bornes: il y avait là un grand danger que les conseils et les exhortations du général cherchèrent incessamment à prévenir[825]. Autant les chefs mettent ordinairement de soins à exciter leurs soldats, autant il en employait à refroidir les siens. «Camarades, leur disait-il en montrant ses cheveux blancs, est-ce pour vous pousser à des témérités brillantes que l'empereur vous a donné un commandant de mon âge? Non, c'est pour vous retenir et vous faire entendre la voix de l'expérience... Je croirais offenser les vainqueurs des Vandales et des Goths en leur parlant de courage devant des Huns coutrigours; mais songez que si nous avons la vaillance, ils ont le nombre. Ils font la guerre comme des voleurs, sachons la faire comme des soldats[826]. Qu'ils viennent nous attaquer derrière ce fossé où nous sommes formés en masse compacte, et on verra combien une armée diffère d'une troupe de brigands!... Croyez-le bien, camarades, la victoire arrachée au hasard par l'impétuosité du sang n'est pas la meilleure; la vraie victoire est celle que la maturité des plans a préparée, et que l'on gagne avec le sentiment calme de sa force[827].» C'était par de tels discours que Bélisaire faisait descendre dans ces hommes grossiers la sagesse qui l'animait; il sentait trop bien qu'il ne lui était permis de rien risquer dans une situation pareille, que de sa victoire enfin dépendait leur salut à tous et peut-être celui de la ville. Au reste il se fit bientôt comprendre des courages même les plus emportés. Des cavaliers ennemis étant venus chevaucher insolemment jusqu'aux fossés de son camp, il défendit de les poursuivre, et les soldats ne murmurèrent point. Les historiens du temps ne parlent qu'avec admiration de ces trois cents vétérans, qu'ils comparent aux trois cents Spartiates de Léonidas. «Les uns et les autres montrèrent, disent-ils, les mêmes sentiments de générosité et de dévouement à la patrie; mais les trois cents de Léonidas gagnèrent leur gloire dans la défaite: ceux de Bélisaire l'ont gagnée dans la victoire[828]

[Note 825: ][(retour) ] Erat jam admodum senex, magnaque uti par erat virium imbecillitate laborabat, nullis tamen laboribus cedere... Agath., Hist., V, p. 161.

[Note 826: ][(retour) ] Hoc tantum sciamus oportet, decertandum nobis esse cum hominibus barbaris qui prædonum in morem adoriri soliti sunt... Agath., Hist., V, p. 162.

[Note 827: ][(retour) ] Conatus... prudentia destitutos non esse adscribendos fortitudini, sed audaciæ et temeritati et prævaricationi officii... Id., ibid.

[Note 828: ][(retour) ] Quales olim qui circa Leonidam erant Lacædemonii, fuisse commemorant, quum ad Thermopylas Xerxes eis immineret, sed illi quidem omnes ad internecionem cæsi sunt, eo solo celebres quod non turpiter periissent: qui vero Belisario aderant Romani, audacia quidem usi sunt laconica, universos autem hostes fugarunt. Agath., Hist., V, p. 163, 164.

Cependant les Huns ne se méprenaient plus sur le nombre de leurs ennemis, et quoique le nom de Bélisaire leur inspirât une secrète défiance, ils résolurent de tenter l'offensive. Deux mille cavaliers éprouvés furent choisis sur les sept mille, et Zabergan se mit à leur tête[829]. Son projet était de surprendre les Romains par une marche rapide à travers la forêt qui séparait les deux camps; mais Bélisaire, que ses éclaireurs servaient bien, et qui d'ailleurs comptait autant d'espions qu'il y avait de paysans dans la campagne, averti des mouvements qu'on apercevait chez les barbares, arrêta aussitôt ses dispositions. La forêt était traversée dans la direction de Chettou à Mélanthiade par une grande route à droite et à gauche de laquelle il n'existait que des sentiers étroits, sinueux, impraticables pour des chevaux. Bélisaire envoya sa cavalerie armée de cuirasses et de lances occuper les fourrés sur les deux lisières du chemin, avec ordre de s'y tenir cachée jusqu'à ce que l'ennemi se fût engagé dans la traverse[830]. Ceux des paysans qui n'avaient que des bâtons reçurent pour instructions de s'éparpiller dans la forêt, de frapper les arbres, de traîner à terre des branchages, dans la pensée de faire croire à une grande multitude et d'effrayer les chevaux[831]. Bélisaire lui-même se posta en travers de la route, suivi de ses vétérans et de son infanterie bourgeoise[832]. Toutes ces mesures furent exécutées avec une précision merveilleuse. Effectivement la masse des barbares parut, et, n'ayant point observé d'ennemis jusqu'alors, entra sans hésitation dans le défilé. Quand elle y fut bien engagée, les cavaliers romains se démasquèrent et chargèrent à la fois sur les deux flancs, en brandissant leurs armes et poussant ensemble de grands cris, auxquels répondirent les paysans, qui se mirent à frapper les arbres, à secouer et traîner des rameaux, comme il leur avait été ordonné[833]. Le vent soufflant au visage des barbares, ils recevaient dans les yeux des tourbillons de poussière qui les aveuglaient eux et leurs chevaux[834]. Ce fut le moment que prit Bélisaire pour avancer, et les Huns sentirent tout à coup en face d'eux une barrière de fer.

[Note 829: ][(retour) ] Ex barbaris duo equitum millia a reliquo exercitu separata. Agath., Hist., V, p. 164.

[Note 830: ][(retour) ] Selectos ducentos equites scutatos et jaculatores in sylva utrimque in insidiis collocavit, qua parte Barbaros impetum facturos putabat. Agath, Hist., V, p. 164.

[Note 831: ][(retour) ] Agrestes vero et qui e civibus erant bello apti, jussit ut, ingenti clamore et fragore armorum edito... Agath., ibid.--Quin etiam arbores cædi, et pone exercitum in terram trahi imperavit. Theophan., Chronogr., p. 198.

[Note 832: ][(retour) ] Cum reliquis in medio constiterat tanquam hostium impetum aperte excepturus. Agath., Hist., V, p. 196.