Si l'exquise urbanité d'Avitus et les rares mérites de son esprit le faisaient rechercher en tous lieux, même à Rome, nulle part il ne recevait un accueil plus empressé, il n'était l'objet d'une admiration plus expansive qu'à la cour des Visigoths. Théodoric ne se lassait point de voir et d'entendre ce type de toutes les élégances, qui contrastait si fort avec la tenue grossière, la voix rauque et le mauvais latin des seigneurs en casaque de peau qui composaient le fond de la cour de Toulouse. Une visite du noble arverne était pour le fils d'Alaric une bonne fortune ardemment souhaitée: il le consultait sur toutes choses, principalement sur l'éducation de ses enfants. Il semble même qu'Avitus consentit à diriger les études du jeune Théodoric, fils puîné du roi. Grâce aux leçons du digne conseiller, la demeure des ravageurs de Rome se transforma en une académie latine où l'on étudiait le droit romain et où l'on commentait l'Énéide. Le jeune Théodoric se rappela toujours avec reconnaissance qu'il lui devait le bonheur d'avoir lu, comme il disait, «les pages du docte Maron[363].» C'est à cette autorité toute personnelle d'Avitus sur l'esprit du roi barbare qu'Aëtius eut l'idée de s'adresser, et, comme le temps pressait, il partit immédiatement pour Avitacum en compagnie de quelques nobles arvernes.
[Note 363: ][(retour) ] Sidoine Apollinaire met les vers suivants dans la bouche de Théodoric qui les adresse à Avitus.
. . . . . Mihi Romula dudum
Per te jura placent; parvumque ediscere jussit
Ad tua verba pater, docti quo prisca Maronis
Carmine molliret Scythicos mihi pagina mores...
«Avitus, salut du monde, dit-il en abordant le maître du lieu, ce n'est pas pour toi une gloire nouvelle de voir Aëtius te supplier. Ce peuple barbare qui demeure à nos portes n'a d'yeux que les tiens, n'entend que par tes oreilles; tu lui dis de rentrer dans ses cantonnements, et il y rentre; tu lui dis d'en sortir, et il en sort; fais donc qu'il en sorte aujourd'hui. Naguère tu lui imposas la paix, maintenant impose-lui la guerre[364].» Ce compliment quintessencié à la mode du temps, mais très-flatteur, fut fort du goût d'Avitus. D'ailleurs la démarche d'un si grand personnage l'honorait tellement aux yeux du monde, qu'il se fit en quelque sorte un devoir de réussir dans la mission qu'on lui donnait. Il y réussit, et Théodoric, déjà ébranlé, fit aux sages représentations d'un ami le sacrifice de ses dernières répugnances. Avitus fut aidé en cela par le désir secret des chefs visigoths, qui commençaient à rougir du reproche de lâcheté que Romains et Barbares leur adressaient à l'envi. Aussi, quand un ordre du roi annonça le départ, la joie fut générale dans les cantonnements des Goths: c'était à qui se présenterait avec ses armes, à qui se ferait admettre parmi les combattants[365]; Théodoric prit en personne le commandement de ses troupes, et se fit accompagner par ses deux fils aînés, Thorismond et Théodoric, laissant l'administration du royaume aux mains des quatre puînés, Frédéric, Euric, Rothemer et Himeric[366]. Ce fut pour Aëtius et pour toute l'armée confédérée un beau jour que celui où, suivant l'expression du poëte, gendre d'Avitus, à qui nous devons ces détails, «les bataillons couverts de peaux vinrent se placer à la suite des clairons romains[367];» de ce jour, le patrice ne douta plus de la victoire.
Orbis, Avite, salus, cui non nova gloria nunc est,
Quod rogat Aëtius: voluisti, et non nocet hostis:
Vis? prodest. Inclusa tenes tot millia nutu,
Et populis Getieis sola est tua gratia limes.
Infensi semper nobis pacem tibi præstant.
Victrices, i, prome Aquilas...
Sidon. Apoll., v. 339 et seqq.
Ad nomen currente Geta.... Timet ære vocari
Dirutus, opprobrium non damnum Barbarus horrens.
Hos ad bella trahit jam tum spes orbis Avitus...
Sid. Apoll., Paneg., Avit., v. 350.
[Note 366: ][(retour) ] Quatuor filiis domi dimissis, id est, Friderico, et Eurico, Rothimere et Himerico, secum tantum Thorismundum et Theodoricum majores natu participes laboris assumnit. Jorn. R. Get., 36.
Ibant pellitæ post classica Romula turmæ.
Sidon. Apoll., ibid., v. 349.
Tous ces tiraillements, toutes ces tergiversations de Théodoric avaient fait perdre aux Romains un temps précieux: des cinq semaines pendant lesquelles la ville d'Orléans avait promis de tenir, la plus grande partie était déjà écoulée, et il restait encore une longue route à parcourir; néanmoins Aëtius se flattait d'arriver avant le terme fatal. Attila, dont les hordes cernaient la place jusqu'à la Loire, poussait le siége aussi activement que le permettait la maladresse des Huns à manier les machines de guerre, tandis qu'au contraire les assiégés, bien munis de claies, de boucliers, de balistes, de matières inflammables, dirigeaient habilement les travaux de la défense. Plusieurs fois il fit approcher le bélier des murs, mais sans résultat. Les Huns recoururent alors à l'emploi des arcs, dont ils se servaient avec une vigueur et une sûreté de coup d'œil incomparables; ils firent pleuvoir incessamment une grêle de flèches qui portaient la désolation dans la ville[368]: nul ne se montrait plus à découvert sur les créneaux sans être atteint, et les assiégés éprouvèrent de grandes pertes. Dans ces circonstances, et pour relever les courages qui commençaient à s'abattre, l'évêque fit promener processionnellement sur le rempart les reliques de son église[369]; mais l'ardeur des assiégés déclinait rapidement avec leurs forces, soit qu'ils eussent trop présumé d'eux en s'engageant à tenir jusqu'au 14 de juin, soit que, ne recevant aucunes nouvelles du dehors, ils pussent supposer que le reste de la Gaule s'était rendu. Ils accusèrent leur évêque de les avoir trompés en leur promettant un secours imaginaire[370]. Agnan, ferme dans la croyance qu'une révélation de Dieu même lui avait annoncé leur délivrance et qu'il ne serait point trompé, baignait de ses larmes les marches de l'autel, et, se relevant par intervalle, il s'écriait: «Montez sur la plus haute tour, et regardez si la miséricorde de Dieu ne nous vient pas[371]!» Quand on lui rapportait qu'aucune troupe, aucun nuage de poussière ne se montrait dans la plaine, il recommençait à prier avec plus d'ardeur. Il fit partir un soldat chargé de ce message pour Aëtius: «Si tu n'arrives pas aujourd'hui même, ô mon fils! il sera trop tard[372].» Le soldat ne revint pas. A bout de ses forces et de son courage, Agnan se mit à douter de lui-même. Un orage, qui sembla ouvrir toutes les cataractes du ciel sur la ville et sur le camp ennemi, ayant suspendu les travaux du siége pendant trois jours, les habitants tinrent conseil, et décidèrent qu'il fallait se rendre. L'évêque fut chargé de porter leurs conditions au camp d'Attila; mais le roi hun, irrité qu'on osât lui parler de conditions, repoussa brutalement le négociateur, qui rentra tout tremblant dans la ville[373]. Il n'y avait plus qu'à se rendre à discrétion: c'est ce que firent les assiégés.
[Note 368: ][(retour) ] Interim hostilis exercitus tela jactabat instantius, atque cum arietibus latera muri crebris quatiebat impulsibus... Vit. S. Anian., ap. Chesn., Script. Fr., t. I, p. 521.--D. Bouq., t. I, p. 645.
[Note 369: ][(retour) ] Pontifex fixus in Domino, per muri ambulatorium sanctorum gestans pignora, suavi vocis organo more cantabat catholico... Vit. S. Anian., ub. sup.