[Note 27: ][(retour) ] Quod credo spiritus illi unde progeniem trahunt, ad Scytharum invidiam egere. Jorn., R. Get., 24.

Ce fut en l'année 374 que la masse des Huns occidentaux s'ébranlant passa le Volga sous la conduite d'un chef nommé Balamir[28]. Elle se jeta d'abord sur les Alains, peuple pasteur qui possédait le steppe situé entre ce fleuve et le Don; ceux-ci résistèrent quelques instants; puis, se voyant les plus faibles, ils se réunirent à leurs ennemis, suivant l'usage immémorial des nomades de l'Asie. Franchissant alors sous le même drapeau le gué des Palus-Méotides, Huns et Alains se précipitèrent sur le royaume d'Ermanaric. Le roi goth, toujours malade de ses blessures, essaya d'arrêter ce tourbillon de nations, comme dit Jornandès[29]; mais il fut repoussé. Il revint à la charge, et fut encore battu; ses plaies se rouvrirent, et, ne pouvant plus supporter ni la souffrance ni la honte, il se perça le cœur de son épée[30]. Le successeur d'Ermanaric, Vithimir, périt bravement dans un combat, laissant deux enfants en bas âge, que des mains fidèles sauvèrent chez les Visigoths. Les Ostrogoths n'eurent plus qu'à se soumettre. Les Visigoths, s'attendant à être attaqués à leur tour, s'étaient retranchés derrière le Dniester, sous le commandement du juge ou roi Athanaric[31], le plus grand de leurs chefs; mais les Huns, avec leurs légères montures, se jouaient des distances et des rivières. Un gros de leurs cavaliers, ayant découvert un gué bien au delà des lignes des Goths, passa le fleuve par une nuit claire, et, redescendant la rive opposée, surprit le quartier du roi, qui lui-même eut peine à s'échapper. Ce n'était qu'une alerte; néanmoins ces mouvements impétueux, imprévus, dérangeaient l'infanterie pesante des Goths et la tenaient dans une inquiétude fatigante. Le Pruth, qui se jette dans le Danube, et qui longe à son cours supérieur les derniers escarpements des monts Carpathes, semblait offrir une ligne de défense plus sûre: Athanaric y transporta son armée. Profitant des leçons des Romains, il fit garnir de palissades et d'un revêtement de gazon la rive droite de la rivière depuis son confluent jusqu'aux défilés de la montagne[32]; avec ce bouclier devant lui, comme s'exprime un contemporain[33], et derrière lui la retraite des Carpathes, il espérait se garantir ou du moins résister longtemps, mais la chose tourna tout autrement qu'il ne pensait.

[Note 28: ][(retour) ] Balamir, rex Hunnorum in Ostrogothos movit procinctum. Id., R. Get., ibid. Quelques manuscrits portent Balamber. Jornandès est le seul auteur qui nous parle de ce roi.

[Note 29: ][(retour) ] Quasi quidam turbo gentium. Jorn., R. Get., l. c.

[Note 30: ][(retour) ] Magnorum discriminum metum voluntaria morte sedavit. Amm. Marc., xxxi, 3.--Jorn., R. Get., 24.

[Note 31: ][(retour) ] Les chefs des Goths étaient appelés indifféremment par les Romains rois ou juges, judices.

[Note 32: ][(retour) ] A superciliis Gerasi fluminis ad usque Danubium Taïfalorum terras præstringens, muros altius erigebat. Amm. Marc., xxxi. 3.--Le Pruth, qu'Ammien Marcellin appelle ici Gerasus, porte dans Ptolémée (iii. 8) le nom d'Hierasus. Les Grecs, selon Hérodote, l'appelaient Pyretus, et les Scythes Porata: c'est avec une légère variante le nom que cette rivière porte encore aujourd'hui.

[Note 33: ][(retour) ] Hac lorica, diligentia celeri consummata... Amm. Marc. ub. sup.

Le danger commun aurait dû réunir les Visigoths, chefs et tribus: le danger commun les divisa. Tout, chez ce peuple, était matière à contestation: la religion comme la guerre, l'attaque comme la défense, et cette division tenait surtout à des changements profonds survenus dans ses mœurs depuis trois quarts de siècle. Une partie avait embrassé le christianisme, l'autre restait païenne fervente, et tandis qu'Athanaric persécutait cruellement les chrétiens au nom du culte national, deux autres princes de race royale, Fridighern et Alavive, s'étaient déclarés leurs protecteurs[34]. Le patronage de ces deux hommes puissants réussit à calmer les rigueurs de la persécution; mais il en résulta entre eux et Athanaric une inimitié personnelle, ardente, qui se révélait à chaque occasion. Athanaric, calculant toutes les chances de la guerre actuelle, avait proposé aux Visigoths de faire retraite dans les Carpathes jusqu'au plateau abrupt et presque inaccessible appelé Caucaland, si leur position se trouvait forcée[35]: c'était là son plan; Fridighern et Alavive en eurent aussitôt un autre. Ils conseillèrent aux tribus visigothes de se réfugier de l'autre côté du Danube, sur les terres romaines, où l'empereur, disaient-ils, ne leur refuserait pas un cantonnement. Constantin n'avait-il pas ouvert la Pannonie aux Vandales Silinges lorsqu'ils fuyaient devant leurs armes? Valens ne ferait pas moins pour les Goths, qui trouveraient, dans quelque endroit de la Mésie ou de la Thrace un sol fertile et de gras pâturages pour leurs troupeaux; rien ne les y troublerait plus, car ils auraient mis une barrière infranchissable, le Danube et les lignes romaines, entre eux et les démons qui les poursuivaient[36]. Quant aux Romains, ils y gagneraient les services des Goths, qui n'étaient certes point à dédaigner. Voilà ce que répétaient les adversaires d'Athanaric: là-dessus la discorde éclata. Athanaric, ennemi de Rome depuis son enfance et fils d'un père qui lui avait fait jurer sous la foi d'un serment terrible qu'il ne toucherait jamais de son pied la terre des Romains, Athanaric, qui avait tenu religieusement son serment[37], combattit la proposition de Fridighern comme un outrage pour sa personne et une lâcheté pour les Goths. Fridighern put lui répondre (car c'était là l'opinion de son parti) que si les persécuteurs des chrétiens, ceux qui naguère les faisaient périr sous le bâton, les étouffaient dans les flammes, les attachaient à des solives en forme de croix pour les précipiter ensuite, la tête en bas, dans le courant des fleuves[38], que si ceux-là pouvaient justement craindre de toucher du pied une terre romaine, il n'en était pas de même des persécutés. L'enfant du Christ était frère de l'enfant de Rome; on l'avait bien vu au temps du martyre, lorsque les bannis d'Athanaric trouvaient au delà du Danube non-seulement un refuge toujours ouvert et du pain, mais des consolations, en un mot une hospitalité fraternelle[39]. Le vieil et vénérable Ulfila[39a], apôtre et oracle des Goths, contribuait à répandre ces illusions, qu'il partageait lui-même aveuglément.

[Note 34: ][(retour) ] Socrat., iv, 33.--Sozom., vi, 37.--Fritigernus, Fridigernus, Φριτιγιρνος.--Alavivus.