Poet. Sax., ubi sup.

La diète ne fut pas plus tôt terminée, Charlemagne et ses vassaux germains n'eurent pas plus tôt regagné, chacun leur pays, que les assurances de paix commencèrent à se démentir. Les Slaves des bords de l'Elbe et de la Sâla firent des courses en Thuringe, et les Frisons se soulevèrent. Une armée franke partit contre ces derniers sous la conduite du comte Theuderic; mais pendant qu'elle suivait sans trop de précaution la route qui longeait le mont Suntal, dans la vallée du Wéser, elle fut assaillie par une multitude innombrable de Saxons ayant Witikind à leur tête. L'armée franke n'était point sur ses gardes; elle fut rompue, enveloppée, presque détruite: c'était l'histoire des légions de Varus dans le guet-apens de Teutobourg, mais le vengeur ne se fit pas attendre. Charlemagne lui-même entra en campagne; et son approche qui jetait toujours l'épouvante suffit pour dissiper les troupes saxonnes victorieuses. Bientôt il vit accourir vers lui toutes tremblantes les principales tribus avec leurs chefs: elles protestaient à qui mieux mieux de leur innocence, rejetant toute la faute sur Witikind qui venait de regagner son asile en Danemark. «Witikind s'est sauvé, répondit froidement le roi des Franks, mais ses complices sont ici, et je vous dois une leçon que, pour votre bien, j'ai trop longtemps différée.» On choisit parmi ceux qui se trouvèrent là quatre mille cinq cents chefs ou soldats qui avaient pris part à l'embuscade du Suntal, on leur enleva leurs armes, et on leur trancha la tête sur les bords de la petite rivière d'Alre qui se décharge dans le Wéser[282]: la rivière et le fleuve roulèrent pendant plusieurs jours à l'Océan des eaux ensanglantées et des cadavres. Cette effroyable leçon n'était pas faite pour calmer les Saxons, qui reprirent la guerre avec fureur; mais trois grandes batailles gagnées successivement par Charlemagne les épuisèrent tellement qu'ils demandèrent la paix. Witikind lui-même, découragé par ses revers, déposa les armes; et se rendant en France sous un sauf-conduit du roi, il l'alla trouver dans sa villa d'Attigny pour lui prêter foi et hommage et demander la grâce du baptême. Charlemagne voulut être son parrain. Witikind et ses compagnons, suivant l'expression de nos vieilles chroniques, furent donc baptisés et reçurent chrétienté[283]»; mais toujours excessif dans ses idées, le représentant de la Germanie païenne, l'éternel agitateur des Saxons devenu chrétien exalté, mérita par ses austérités sauvages de passer pour un saint. Ces événements se succédèrent coup sur coup. Le bonheur inaltérable qui accompagnait Charlemagne dans ses entreprises de guerre le couvrait aussi contre les complots souterrains: une conspiration des chefs des Thuringiens contre sa vie, fut découverte et punie par lui sans trop de rigueur[284].

[Note 282: ][(retour) ] Annal. Franc., ad. ann. 782.--Eginh., Annal., ann. cit.--Poet. Sax., eod. ann., et D. Bouq., t. v.

[Note 283: ][(retour) ] Chron., S. Den., D. Bouq., v.

[Note 284: ][(retour) ] Annal. Franc., ann. 783.--Eginh.--Annal. Bertinian.--Poet. Sax.

Cependant, Tassilon n'était point resté inactif, et tandis que la Saxonie se faisait battre, il travaillait à réveiller la guerre en Italie, où le fils de Charlemagne encore adolescent, n'imposait qu'à demi aux Lombards. Irène s'était engagée positivement à envoyer dans l'Adriatique une flotte et une armée pour aider le fils de Didier à relever le trône de son père; le duc de Bénévent, Hérigise, avait reçu d'elle en signe d'intime alliance, une robe de patrice avec une paire de ciseaux destinés à tondre, suivant l'usage romain, sa longue chevelure barbare; les Lombards étaient dans l'attente, et les Italiens partisans des Grecs préparaient déjà leurs trahisons. Tassilon, de son côté, avait adressé aux Avars une ambassade secrète pour les exhorter à se joindre à lui[285], mais ceux-ci se montraient indécis, prétextant l'incertitude des promesses d'Irène et peu confiants d'ailleurs dans la personne de Tassilon. Le mystère n'était point une des vertus du duc de Bavière, il haïssait, il aimait, il conspirait tout haut, et Charles, informé d'une partie de ses menées soit par le pape, soit par les Bavarois eux-mêmes, somma son cousin de se rendre à la diète des Franks qui devait se tenir dans la ville de Worms au printemps de l'année 787. Quoique la sommation eût été faite dans toutes les formes, Tassilon n'y obéit point. C'était d'après la loi féodale un acte de félonie et une déclaration de guerre: Charlemagne, à peine la diète terminée, entoura la Bavière d'un cordon de soldats et marcha lui-même vers la rivière du Lech; il y trouva le vassal réfractaire plus mort que vif, humilié, repentant, implorant son pardon avec larmes. Telle fut la campagne du rebelle Tassilon. Charles se laissa fléchir encore cette fois; il reçut de lui avec le bâton, symbole de l'autorité ducale[286], un nouveau serment de foi et hommage, les mains de Tassilon placées dans les siennes[287], mais pour plus de garantie, il voulut qu'on ajoutât au serment douze otages choisis parmi les plus qualifiés de la Bavière et le fils du duc comme treizième. Le danger avait été grand pour le gendre de Didier, et la peur encore plus grande; l'orage passé, il n'y songea plus, et Liutberg aidant, il se replongea dans les intrigues avec plus d'audace que jamais.

[Note 285: ][(retour) ] Chron. S. Denis, 8. D. Bouq., v.

[Note 286: ][(retour) ] Reddit ei cum baculo ipsam patriam. Annal. S. Nazar., ann. 787.--Annal. Franc., D. Bouq., v, p. 21.

[Note 287: ][(retour) ] In vassatico se commendans per manus... Annal. Franc., ann. 787.--Tradens se manibus ejus ut servus... Annal. Mett., ann. cit.

La fortune au reste semblait le favoriser: la flotte grecque mettait réellement à la voile, le midi de l'Italie s'armait, une sourde agitation se propageait dans le Nord; il revint à la charge près du kha-kan des Avars à qui cette fois il fit partager ses espérances. Un traité fut conclu entre eux par lequel le kha-kan s'engagea à envoyer, l'année suivante, une armée en Italie et une autre en Bavière; celle-là chargée de se joindre aux Grecs, celle-ci destinée à pousser les Bavarois qui hésiteraient sans doute à se déclarer contre les Franks; l'impulsion une fois donnée, il serait facile d'entraîner la Thuringe et les tribus saxonnes encore frémissantes. Que garantissait ce traité aux Huns qui ne faisaient jamais rien pour rien? On ne le sait pas positivement, mais on peut supposer avec quelque raison que la Bavière leur abandonnait cette frontière de l'Ens qui leur tenait tant au cœur. Ils avaient en outre l'espoir d'un grand butin à prélever, soit sur les amis, soit sur les ennemis. Cette idée de contraindre la Bavière à la guerre contre les Franks par une poussée des Avars appartenait, selon toute apparence, à Liutberg, et dénotait les fureurs impuissantes d'une femme[288], mais elle plut médiocrement aux leudes bavarois dont on se jouait ainsi sans vergogne. Les uns, par scrupule religieux, car ils regardaient comme une impiété l'alliance de leur duc avec ces païens contre le protecteur de l'Église: d'autres par scrupule de fidélité politique, car ils avaient juré foi et hommage au roi Charles, et ils tenaient à leur serment; d'autres enfin par admiration pour ce grand roi dont le joug leur paraissait plus acceptable à des hommes que celui d'un vieillard aveuglé et d'une femme, adressèrent des remontrances à Tassilon; mais celui-ci ne les accueillait que par son refrain accoutumé: «Mieux vaut la mort qu'une telle vie.» A ceux qui lui parlaient de leurs serments, il répétait ce qu'il leur avait déjà dit bien des fois, que ces serments-là ne se prêtaient que de bouche et laissaient libre le fond du cœur. On lui objecta aussi les douze otages et son propre fils qu'il avait livrés naguère à Charlemagne, mais à ces mots il s'écria avec colère; «J'aurais six fils entre les mains de cet homme, que je les sacrifierais tous les six plutôt que de tenir mon exécrable serment.[289]» Les nobles bavarois qui purent trouver mauvais qu'on fît si bon marché de leur vie, dénoncèrent secrètement Tassilon au roi, promettant de fournir en temps et lieu des preuves de leur accusation. Il se joignait à ces intrigues patentes certaines trames ténébreuses qu'on ne connaît pas bien et qui intéressaient les jours du roi: tout lui fut révélé. Le plus profond secret fut gardé sur cette affaire; et au printemps de l'année 788, Charlemagne convoqua Tassilon dans sa villa d'Ingelheim sur les bords du Rhin, comme s'il se fût agi d'une diète ordinaire.