L'histoire ne nous a pas laissé la narration détaillée de cette conquête; mais que l'imagination se représente, d'un côté la force et le courage physiques à l'un des plus bas degrés de la civilisation, de l'autre ce que la culture intellectuelle produisit jamais de plus raffiné, alors elle pourra se créer le tableau des calamités qui débordèrent sur l'Asie mineure. Devant la horde tectosage, la population phrygienne fuyait comme un troupeau de moutons, et courait se réfugier dans les cavernes du mont Taurus; en Ionie, les femmes se tuaient à la seule nouvelle de l'approche des Gaulois; trois jeunes filles de Milet prévinrent ainsi par une mort volontaire les traitemens horribles qu'elles redoutaient. Un poète, sans doute Milésien comme elles, a consacré quelques vers à la mémoire de ces touchantes victimes; ces vers sont placés dans leur bouche; elles-mêmes s'adressent à leur ville natale, et semblent lui reprocher avec tendresse de n'avoir point su les protéger:

«O Milet! ô chère patrie! nous sommes mortes pour nous soustraire aux outrages des barbares Gaulois, toutes trois vierges et tes citoyennes. C'est Mars, c'est l'impitoyable dieu des Gaulois, qui nous a précipitées dans cet abîme de malheurs, car nous n'avons point attendu l'hymen impie qu'il nous préparait; et si nous sommes mortes sans avoir connu d'époux, ici, du moins, chez Pluton, nous avons trouvé un protecteur[593].»

Note 593:

Ώχόμεθ΄, ώ Μίλητε, φίλη πατρί, τών άθεμίστων
Τήν άνομον Γαλατών, ϋβριν άναινομέναι,
Παρθενικαί τρισσαί πολιήτιδες, άς ό βιαστός
Κελτών είς ταύτην μοϊραν έτρεψεν Άρης΄
Ού γάρ έμείναμεν αίμα τό δυσσεβές, ούδ΄ ύμεναίου
Νύμφιον, άλλ΄ άϊδην κηδεμόν΄ εύράμεθα.

Antholog. l. III, c. 23, epigr. 29.

Il ne faut entendre ici par le mot de conquête ni l'expropriation des habitans, ni même une occupation du sol tant soit peu régulière. Chaque horde restait retranchée une partie de l'année, soit dans son camp de chariots, soit dans une place d'armes; le reste du temps elle faisait sa tournée par le pays, suivie de ses troupeaux, et toujours prête à se porter sur le point où quelque résistance se serait montrée. Les villes lui payaient tribut en argent, les campagnes en vivres; mais à cela se bornait l'action des conquérans; ils ne s'immisçaient en rien dans le gouvernement intérieur de leurs tributaires. Pergame put conserver ses chefs absolus; les conseils démocratiques des villes d'Ionie purent se réunir en toute liberté comme auparavant, pourvu que les subsides ne se fissent pas attendre et que la horde fût entretenue grassement. Cette vie abondante et commode, sous le plus beau climat de la terre, dut attirer dans les rangs gaulois une multitude d'hommes perdus de tous les coins de l'Orient et beaucoup de ces aventuriers militaires dont les guerres d'Alexandre et de ses successeurs avaient infesté l'Asie. Cette hypothèse peut seule rendre compte des forces considérables dont les hordes se trouvèrent tout à coup disposer, puisque, si l'on en croit Tite-Live, elles rendirent tributaire jusqu'au roi de Syrie lui-même[594].

Note 594: Tantus terror eorum nominis erat, multitudine etiam magnâ sobole auctâ, ut Syriæ quoque reges stipendium dare non abnuerint. Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

ANNEE 277 avant J.-C.

Il se peut que le roi de Syrie, Antiochus, consentit d'abord à leur payer tribut, du moins ne s'y résigna-t-il pas long-temps; car c'est de lui que partirent les premiers coups. Il vint attaquer à l'improviste, au nord de la chaîne du Taurus, la horde tectosage qui comptait en ce moment vingt mille cavaliers, une infanterie proportionnée, et deux cent quarante chars armés de faux à deux et à quatre chevaux. Mais sur le point d'en venir aux mains, les troupes syriennes furent tellement effrayées du nombre et de la bonne contenance de l'ennemi, qu'Antiochus parlait déjà de faire retraite, lorsqu'un de ses généraux, Théodotas le Rhodien, se porta garant de la victoire. Il se trouvait dans l'armée syrienne seize éléphans dressés à combattre, et Théodotas espérait s'en servir de manière à troubler les Gaulois, encore peu familiarisés avec l'aspect de ces animaux. Antiochus, persuadé, lui laissa la direction de la bataille[595].

Note 595: Lucian. in Zeuxide vel Antiocho. p. 334. Paris. Fº 1615.