L'infanterie tectosage se forma en masse compacte de vingt-quatre hommes de profondeur, dont le premier rang était revêtu de cuirasses d'airain[596], et composé ou d'auxiliaires grecs, ou de ces corps gaulois armés et disciplinés à la grecque par le roi de Bithynie; les chariots se rangèrent au centre, et la cavalerie sur les ailes. Les Syriens, de leur côté, placèrent quatre éléphans à chacune de leurs ailes, et les huit autres au centre. L'engagement commença par les ailes; les huit éléphans, suivis de la cavalerie syrienne, marchèrent au-devant de la cavalerie tectosage; mais celle-ci ne soutint pas le choc, et se débanda. Pour l'appuyer, l'infanterie gauloise s'ouvrit, et donna passage aux chariots, qui s'avancèrent avec impétuosité entre les deux lignes de bataille; mais, à ce moment, les huit éléphans du centre, animés par l'aiguillon et par le son des instrumens guerriers, s'élancent en poussant des cris sauvages, et en agitant leurs trompes et leurs défenses[597]. Les chevaux qui traînaient les chars, effrayés, s'arrêtent court; les uns se cabrent, et culbutent pêle-mêle chars et conducteurs; les autres, tournant bride, se précipitent au galop dans les rangs même de leur infanterie. L'armée d'Antiochus n'eut pas de peine à achever la victoire[598]. Rompue de tous côtés, la horde des Tectosages se retira, laissant la terre jonchée de ses morts; mais, sans lui donner un instant de relâche, Antiochus la poursuivit nuit et jour, à travers la basse Phrygie, jusque au-delà des monts Adoréens; là, il lui permit de s'arrêter, et de prendre un établissement à son choix. Elle adopta les bords du fleuve Halys et l'ancienne ville d'Ancyre ou Ankyra, dont elle fit son chef-lieu d'habitation; trop faible dès lors pour tenter de reconquérir ce que la bataille du Taurus lui avait enlevé, elle se renferma paisiblement dans les limites de ce canton, ou du moins dans celles de la Phrygie supérieure. Quant à Antiochus, sa victoire fut accueillie dans toute l'Asie par des acclamations de joie; et la reconnaissance publique lui décerna le titre de Sauveur, que l'histoire a ajouté à son nom[599].
Note 596: Έπί μετώπου μέν προασπίζοντας τούς χαλκοθώρακας αύτών, ές βάθος δέ έπί τεττάρων καί εϊκοσι τεταγμένους όπλίτας… Lucian. Zeux. sive Antioch. p. 334.
Note 597: Lucian. Antioch. loc. cit.
Note 598: Lucian. in Zeuxide sive Antiocho, loc. cit.
Note 599: Antiochus Soter.—Appian. de Bellis Syriacis. p. 130.
ANNEES 277 à 243 avant J.-C.
Heureusement pour les Gaulois, de grandes guerres, survenues entre les peuples de l'Orient, arrêtèrent ce mouvement de réaction; et les hordes trocme et tolistoboïenne continuèrent à opprimer, sans résistance, toute la contrée maritime. Il arriva même que ces guerres accrurent considérablement leur importance et leur force. Recherchés par les parties belligérantes, tantôt comme alliés, tantôt comme mercenaires, les Gaulois firent venir d'Europe par terre et par mer, avec l'aide des puissances asiatiques, des bandes nombreuses de leurs compatriotes; et, suivant l'expression d'un historien, ils se répandirent comme un essaim dans toute l'Asie[600]. Ils devinrent la milice nécessaire de tous les états de l'Orient, belliqueux ou pacifiques, monarchiques ou républicains. L'Égypte, la Syrie, la Cappadoce, le Pont, la Bithynie en entretinrent des corps à leur solde; ils trouvèrent surtout un emploi lucratif de leur épée chez les petites démocraties commerçantes, qui, trop faibles en population pour suffire seules à leur défense, étaient assez riches pour la bien payer. Durant une longue période de temps, il ne se passa guère dans toute l'Asie d'événement tant soit peu remarquable où les Gaulois n'eussent quelque part. «Tels étaient, dit l'historien cité plus haut, la terreur de leur nom et le bonheur constant de leurs armes, que nul roi sur le trône ne s'y croyait en sûreté, et que nul roi déchu n'espérait d'y remonter, s'ils n'avaient pour eux le bras des Gaulois[601].»
Note 600: Asiam omnem, velut examine aliquo, implêrunt.
Justin. l. XXV, c. 2.
Note 601: Reges Orientis sine mercenario Gallorum exercitu nulla bella gesserunt. Tantus terror gallici nominis, et armorum invicta felicitas, ut aliter neque majestatem suam tutam, neque amissam recuperare se posse, sine gallicâ virtute, arbitrarentur. Justin. l. XXV, c. 2.
L'influence des milices gauloises ne se borna pas aux services du champ de bataille; elles jouèrent un rôle dans les révoltes politiques; et, plus d'une fois, on les vit fomenter des soulèvemens, rançonner des provinces, assassiner des rois, disposer des plus puissantes monarchies. Ainsi quatre mille Gaulois en garnison dans la province de Memphis, profitant de l'absence du roi Ptolémée-Philadelphe, occupé à combattre une insurrection à l'autre bout de son royaume, complotèrent de piller le trésor royal, et de s'emparer de la basse Égypte[602]. Le temps leur manqua pour exécuter ce projet, mais Ptolémée en eut vent: n'osant pas les punir à main armée, il les fit passer, sous un prétexte spécieux, dans une des îles du Nil, où il les laissa mourir de faim. En Bithynie, le roi Zéïlas, fils de Nicomède, soupçonnant, de la part des Gaulois à sa solde, quelque machination pareille, résolut de faire assassiner tous leurs chefs, dans un grand repas où il les invita. Mais ceux-ci, avertis à temps, le prévinrent en l'égorgeant à sa table même[603].