ANNEE 273 avant J.-C.
Mais déjà, cédant à son inconstance naturelle, Pyrrhus avait bâti de nouveaux projets. Un roi de Lacédémone, chassé par ses concitoyens, Cléonyme, vint solliciter sa protection, et Pyrrhus entreprit de le restaurer. Rassemblant à la hâte vingt-cinq mille hommes d'infanterie, deux mille chevaux et vingt-quatre éléphans, sans déclaration de guerre, il passa l'isthme de Corinthe, et alla mettre inopinément le siège devant Sparte, ne laissant aux assiégés surpris d'une si brusque attaque, qu'une seule nuit pour préparer leur défense[624].
Note 624: Plutarch. in Pyrrho, p. 401.—Pausan. Attic. p. 24.
La sûreté de la ville exigeait qu'avant tout il fût creusé, parallèlement au camp ennemi, une large tranchée, palissadée, aux deux bouts, avec des chariots enfoncés jusqu'au moyeu, afin d'intercepter la route aux éléphans. Dans cette situation extrême, les assiégés ne se laissèrent point abattre; leurs femmes mêmes montrèrent une énergie toute virile; s'armant de pioches et de pelles, elles voulurent travailler à la tranchée, pendant que les hommes prendraient un peu de sommeil: avant le jour tout était terminé. La vue de ces fortifications, que le patriotisme avait élevées dans une nuit, comme par enchantement, découragea les Épirotes; ils hésitaient à attaquer; mais les Gaulois, que le fils du roi commandait en personne[625], s'offrirent à pratiquer un passage du côté où la tranchée touchait à la rivière d'Eurotas, côté faiblement garni de troupes spartiates, parce qu'il paraissait presque inattaquable. Deux mille Gaulois s'y portèrent donc, et commencèrent à déterrer les chariots, les faisant rouler à mesure dans le fleuve. La brèche était déjà très-avancée lorsque les Lacédémoniens accoururent en force, et, après un combat sanglant, sur la tranchée même, repoussèrent les Gaulois, qui la laissèrent comblée de leurs morts[626]. Les autres assauts livrés le même jour et les jours suivans n'ayant pas eu plus de succès, et les Spartiates au contraire recevant des renforts de toutes parts, Pyrrhus, dégoûté de son entreprise, leva le siège et se mit en route pour Argos. Une révolution venait d'éclater dans cette ville, où deux partis puissans étaient aux prises, l'un appelant à grands cris le roi Pyrrhus, l'autre soutenant la cause d'Antigone et celle des Lacédémoniens.
Note 625: Plutarch. in Pyrrho, p. 402.
Note 626: Plutarch. in Pyrrho. p. 402.
Durant le trajet qui séparait Sparte d'Argos, l'armée épirote tomba dans une embuscade, où elle aurait péri tout entière, sans le dévouement des Gaulois qui en formaient l'arrière-garde: le roi eut à déplorer la perte de la plupart de ces braves, et celle de son fils, tué en combattant à leur tête[627]. Ce fut aux deux mille Gaulois qui survécurent à ce désastre que Pyrrhus, en arrivant à Argos, confia la périlleuse mission de pénétrer, de nuit et les premiers, dans les rues de la ville, par une porte qu'un de ses partisans lui livra. Lui-même s'arrêta près de cette porte, pour surveiller l'introduction de ses éléphans et du reste de son armée. Tout paraissait lui réussir, et, plein d'une confiance immodérée, il faisait bondir son cheval, en poussant des hurlemens de joie[628]; mais ses Gaulois lui répondirent, de loin, par un cri de détresse[629]. Il les comprit, et, faisant signe à sa cavalerie, il se précipita avec elle à toute bride à travers les rues tortueuses d'Argos, vers le lieu d'où partait le cri. On sait quel fut le résultat de ce combat nocturne et de l'engagement du lendemain; on sait aussi comment périt, de la main d'une pauvre femme, ce roi dont la mort ne fut pas moins bizarre que la vie. Quant à ses fidèles Gaulois, il est probable que peu d'entre eux sortirent d'Argos sains et saufs; l'histoire du moins n'en fait plus mention.
Note 627: Idem, p. 403.—Justin. l. XXV, c. 3.
Note 628: Μετ΄ άλαλαγμοΰ καί βοής. Plutarch. in Pyrrho. p. 404.
Note 629: Ώς οί Γαλάται τοϊς περί αύτόν άντηλάλαξαν, ούκ ίταμόν, ούδέ θαρραλέον εϊκασε, ταραττομένων δέ εΐναι τήν φωνήν, καί πονούντων. Idem, ibid.