ANNEE 271 avant J.-C.

Divers corps de ce peuple continuèrent à servir dans les interminables querelles des rois grecs; mais ils n'avaient plus de Pyrrhus pour les guider, et leur rôle cessa d'être bien saillant. L'histoire n'a conservé, de toutes leurs actions durant ces guerres, qu'un seul trait, et celui-là méritait en effet de l'être par son caractère d'énergie féroce. Une de leurs bandes, à la solde de Ptolémée-Philadelphe, roi d'Égypte, combattait dans le Péloponèse, contre ce même Antigone, dont il a été question tout à l'heure; se voyant cernés par une manœuvre des troupes macédoniennes, ils consultèrent les entrailles d'une victime sur l'issue de la bataille qu'ils allaient livrer. Les présages leur étant tout-à-fait défavorables, ils égorgèrent leurs enfans et leurs femmes; puis, se jetant l'épée à la main sur la phalange macédonienne, ils se firent tuer tous jusqu'au dernier après avoir jonché la place de cadavres ennemis[630].

Note 630: Galli quùm et ipsi se prælio pararent, in auspicia pugnæ hostias cædunt: quarum extis quùm magna cædes interitusque omnium prædiceretur, non in timorem sed in furorem versi… conjuges et liberos suos trucidant. Justin. l. XXVI, c. 2.

ANNEES: 264 à 241 avant J.-C.

Sur ces entrefaites, éclata dans l'Occident une guerre qui ouvrit aux aventuriers militaires de la Gaule transalpine un débouché commode et abondant. Carthage, ancienne colonie des Tyriens, était alors, dans la Méditerranée, la puissance maritime prépondérante. Ses établissemens commerciaux et militaires embrassaient une partie de l'Afrique, l'Espagne, les îles Baléares, la Corse, la Sardaigne et la Sicile. Voisine de la république romaine par ses possessions en Sicile, elle avait tenté de s'immiscer dans les affaires de la Grande-Grèce, où Rome dominait et prétendait bien dominer sans partage: ce fut là l'origine de cette lutte si fameuse, et par l'acharnement des deux nations rivales, et par la grandeur des intérêts débattus.

Carthage[631], république de négocians et de matelots, faisait la guerre avec des étrangers stipendiés; elle appela les Gaulois transalpins à son service, et en incorpora des bandes considérables, soit dans ses troupes actives, soit dans les garnisons des places qu'elle avait à défendre en Corse, en Sardaigne, en Sicile. La Sicile, comme on sait, fut le premier théâtre des hostilités; et Agrigente, Éryx, Lilybée, les villes les plus importantes des possessions carthaginoises, reçurent des renforts gaulois commandés tantôt par des chefs nationaux, tantôt par des officiers africains. Tant que la fortune se montra favorable au parti qui leur avait mis les armes à la main, tant que les vivres ne manquèrent point dans les places, et que la solde fut régulièrement payée, les Gaulois remplirent leurs engagemens avec non moins de fidélité que de courage; ils en donnèrent plus d'une preuve, entre autres au siège de Lilybée[632]. Mais sitôt que les affaires de cette république parurent décliner, et que, les communications avec la métropole étant interceptées, la paye s'arriéra, ou les approvisionnemens devinrent incertains, Carthage eut tout à souffrir de leurs mécontentemens et de leur esprit d'indiscipline. On vit, dans les murs d'Agrigente, au milieu d'une garnison de cinquante mille hommes[633], trois ou quatre mille Gaulois[634] se déclarer en état de rébellion, et, sans que le reste de la garnison osât tenter ou de les désarmer, ou de les combattre, menacer la ville du pillage; pour prévenir ces malheurs, il fallut que les généraux carthaginois appelassent à leur aide toutes les ressources de l'astuce punique. En effet, le commandant d'Agrigente promit secrètement aux rebelles, et leur engagea sa foi, que, dès le lendemain, il les ferait passer au quartier du général en chef, Hannon, qui était non loin de la place; que là, ils recevraient des vivres, leur solde arriérée, et, en outre, une forte gratification en récompense de leurs peines. Ils sortirent au point du jour; Hannon les accueillit gracieusement; il leur dit que, comptant sur leur courage et voulant les dédommager amplement, il les choisissait pour surprendre une ville voisine, où il s'était pratiqué des intelligences, et dont il leur abandonnait le pillage: c'était la ville d'Entelle, qui tenait pour la république romaine[635]. Le piège était trop séduisant pour que les Gaulois n'y donnassent pas aveuglément. Le jour fixé par Hannon, ils partirent, à la nuit tombante, et prirent le chemin d'Entelle; mais le Carthaginois avait fait prévenir, par des transfuges simulés, l'armée romaine, qu'il préparait un coup de main sur la ville; à peine les Gaulois eurent-ils perdu de vue les tentes d'Hannon, qu'ils furent assaillis à l'improviste par le consul Otacilius et exterminés[636].

Note 631: En phénicien Karthe hadath, ville neuve.

Note 632: Polyb. l. I, p. 44.

Note 633: Zonar. l. VIII, p. 386.

Note 634: Όντες τότε πλείους τών τρισχιλίων.Polyb. l. II, p. 95.
—Circiter quatuor millia. Fronton. Stratagem. l. III, c. 16.