Cependant ces mouvemens inquiétèrent le sénat; il défendit par une loi, à tous les marchands soit romains, soit sujets ou alliés de Rome, de vendre des armes dans la Circumpadane; il suspendit même, si l'on en croit un historien, tout commerce entre ce pays et le reste de l'Italie[667]. Au mécontentement violent que de telles mesures durent exciter sur les rives du Pô, d'autres mesures encore plus hostiles vinrent bientôt mettre le comble; celles-ci étaient relatives au partage de l'ancien territoire sénonais.

Note 667: Zonar, l. VIII, p. 402.

ANNEE 232 avant J.-C.

Rome, long-temps absorbée par les soins de la guerre punique, n'avait encore établi que deux colonies dans le pays enlevé aux Sénons: c'étaient Séna, fondée immédiatement après la conquête, et Ariminum, postérieur à la première de quinze années[668]. Les terres non colonisées restaient, depuis cinquante ans, entre les mains de riches patriciens, qui en retiraient l'usufruit, et même s'en étaient approprié illégalement la meilleure partie. Le tribun Flaminius ayant éveillé sur cette usurpation l'attention des plébéiens, malgré tous les efforts du sénat, une loi passa, qui restituait au peuple les terres distraites et en réglait la répartition, par tête, entre les familles pauvres[669]. Des triumvirs partirent aussitôt pour mesurer le terrein, fixer les lots, et prendre toutes les dispositions nécessaires à l'établissement de la multitude qui devait les suivre. L'arrivée de ces commissaires jeta l'inquiétude parmi les Cisalpins, et, en dépit d'eux-mêmes, les tira de leur inaction.

Note 668: La colonie de Sena date de l'an 283; Ariminum, de l'an 268.

Note 669: Polyb. l. II, p. 109.—Cicer. de Senectute, p. 411.

Le mal que leur avait fait une seule des colonies déjà fondées était incalculable. Ariminum, ancienne ville ombrienne, que les Sénons avaient jadis laissé subsister au milieu d'eux, avait été transformée par les Romains en une place de guerre formidable, sans cesser d'être le principal marché de la Cispadane: sentinelle avancée de la politique romaine dans la Gaule[670], Ariminum était, depuis trente-cinq ans, un foyer de corruption et d'intrigues qui malheureusement avaient porté fruit. De l'argent distribué aux chefs et des promesses qui flattaient la vanité nationale, avaient gagné les Cénomans à l'alliance de Rome[671]. Sous main, ils la secondaient dans ses projets d'ambition; et, jusqu'à ce qu'ils pussent trahir leurs compatriotes ouvertement, et sur les champs de bataille, ils les vendaient dans l'ombre, semant la désunion au sein de leurs conseils, et révélant à l'ennemi leurs projets les plus secrets. Par le moyen de ces traîtres et des Vénètes, dévoués de tout temps aux ennemis de la Gaule, l'influence romaine dominait déjà la moitié de la Transpadane.

Note 670: Specula populi romani. Cicer. pro Man. Fonteio, p. 219.

Note 671: Οί Κενομάνοι, διαπεσβευσαμένων Ρ΄ωμαίων, τούτοις εϊλοντο συμμαχεϊν. Polyb. l. II, p. 111.

Dans la Cispadane, les intrigues de Rome avaient échoué; mais ses armes poussaient avec activité, depuis six ans, l'asservissement des Ligures de l'Apennin, et, de ce côté, n'inquiétaient pas moins la confédération boïenne que du côté de l'Adriatique[672]. Ces dangers de jour en jour plus pressans et ceux dont le nouveau partage était venu subitement menacer la Gaule, justifiaient les prévisions, ou tout au moins l'humeur guerrière d'At et de Gall. Les Boïes reconnurent leur faute, et travaillèrent à former entre toutes les nations circumpadanes une ligue offensive et défensive; mais les Vénètes rejetèrent hautement la proposition d'en faire partie; les Cénomans se montrèrent tièdes et incertains; quant aux Ligures, épuisés par une longue guerre, ils avaient besoin de repos. Les Boïes et les Insubres restaient seuls. Ils furent donc contraints de recourir à ces mêmes Transalpins qu'ils avaient si durement chassés, quelques années auparavant. Au nom de la ligue insubro-boïenne, ils envoyèrent des ambassadeurs à plusieurs des peuples établis sur le revers occidental et septentrional des Alpes[673], peuples auxquels les Gaulois d'Italie appliquaient la dénomination collective de Gaisda[674], d'où les Romains avaient fait Gæsatæ. Voici quelles étaient la signification et l'origine de ce surnom.