Le rendez-vous était sur les bords du Pô; Lingons, Boïes, Anamans, Insubres, s'y rassemblèrent de toutes parts; les Cénomans seuls manquèrent à l'appel des nations gauloises. Une députation du sénat romain les avait déterminés à jeter enfin le masque[679]; ils s'étaient armés, mais pour se réunir aux Vénètes et menacer le territoire insubrien de quelque irruption, durant l'absence des troupes nationales. Cette trahison obligea les confédérés à diviser leurs forces; ils ne mirent en campagne que cinquante mille hommes d'infanterie et vingt mille de cavalerie; le surplus restant pour la défense des foyers[680]. L'armée active fut partagée en deux corps, le corps des Gésates, commandé par les rois Anéroëste et Concolitan, et celui des Cisalpins, commandé par l'Insubrien Britomar[681].
Note 679: Polyb. l. II, p. 111.
Note 680: Διό καί μέρος τι τής δυνάμεως καταλιπεϊν ήναγκάσθησαν οί
βασιλεϊς τών Κελτών, φυλακής χάριν τής χώρας. Idem, ibid.
Note 681: Ce nom paraît signifier le grand Breton. Mor, en langue
gallique, mawr, en cambrien, voulait dire grand.
A la nouvelle de ces préparatifs, dont les Cénomans envoyaient à l'ennemi des rapports fidèles, une frayeur générale s'empara de Rome, et le sénat fit consulter les livres sibyllins, ce qui ne se pratiquait que dans l'attente de grandes calamités publiques: ces livres, vendus autrefois au roi Tarquin-l'Ancien par la sibylle ou prophétesse Amalthée, étaient réputés contenir l'histoire des destinées de la république. Ils furent feuilletés avec soin; mais pour comble d'épouvante, on y trouva une prophétie qui semblait annoncer que, deux fois, les Gaulois prendraient possession de Rome. Le sénat s'empressa de consulter le collège des prêtres sur le sens de cette prophétie menaçante: il lui fut répondu, que le malheur prédit pouvait être détourné, et l'oracle rempli, si quelques Gaulois étaient enterrés vifs, dans l'enceinte des murailles, car, par ce moyen, ils prendraient possession du sol de Rome. Soit superstition, soit politique, le sénat accueillit cette absurde et atroce interprétation. Une fosse maçonnée fut préparée dans le quartier le plus populeux de la ville, au milieu du marché aux bœufs[682]. Là furent descendus, en grande pompe, avec l'appareil des plus graves cérémonies religieuses, deux Gaulois, un homme et une femme, afin de représenter toute la race; puis la pierre fatale se referma sur eux. Mais les bourreaux eurent peur de leurs victimes assassinées; pour apaiser, comme ils disaient, «leurs mânes», ils instituèrent un sacrifice qui se célébrait sur leur fosse, chaque année, dans le mois de novembre[683].
Note 682: In foro boario… in locum saxo conseptum.
Tit. Liv. l. XXII, c. 57.
Note 683: Plutarch. in Marcell. p. 299.—Idem. Quæstion, roman.
p. 283.—Dion. Cass. ap. Vales. p. 774.—Paul. Oros. l. IV, c. 13.
—Zonar. l. VIII.
ANNEE 226 avant J.-C.
Cependant des levées en masse s'organisaient dans tout le centre et le midi de la presqu'île, car les peuples italiens croyaient tous leur existence en péril. De toutes parts, on amenait à Rome, comme dans le boulevard commun de l'Italie, des vivres et des armes, et «l'on ne se souvenait pas, dit un historien, d'en avoir jamais vu un tel amas[684].» La république fut bientôt en mesure de mettre sur pied sept cent soixante-dix mille soldats. Une partie fut cantonnée dans les provinces du centre; cinquante mille hommes, sous la conduite d'un préteur, furent envoyés en Étrurie pour garder les passages de l'Apennin; le consul Æmilius Pappus partit, avec une armée consulaire, pour défendre la frontière du Rubicon; le second consul, Atilius Régulus, qui se rendait d'abord en Sardaigne, afin d'y apaiser quelques troubles, devait ensuite débarquer en Étrurie, et rejoindre l'armée de l'Apennin; enfin, vingt mille Cénomans et Vénètes avaient l'ordre de se porter dans l'ancien pays sénonais, pour renforcer les légions d'Æmilius et inquiéter la frontière boïenne[685]. Sans être effrayée de ces dispositions, l'armée gauloise traversa l'Apennin, par des défilés qu'on avait négligé de garder, et descendit inopinément dans l'Étrurie.
Note 684: Σίτου δέ καί βελών καί τής άλλης έπιτηδειότητος πρός πόλεμον τηλικαύτην έποιήσαντο παρασκευήν, ήλίκην ούδείς πω μνημονεύει πρότερον. Polyb. l. II, p. 111.