Le sénat apprit tout à la fois le mauvais succès de son ambassade, la marche rapide d'Annibal, qui déjà avait passé l'Ebre, et les armemens secrets, symptôme de la défection prochaine des Boïes. Il s'occupa d'abord de l'Italie. Le préteur L. Manlius fut envoyé avec une armée d'observation sur la frontière de la Ligurie et de la Cisalpine, et deux colonies, fortes chacune de six mille ames[734], partirent de Rome en toute hâte pour aller occuper, en-deçà et au-delà du Pô, deux des points les plus importans de la Circumpadane; c'étaient, au nord, chez les Insubres, le bourg ou la ville de Crémone, au midi, chez les Anamans, une ville située près du fleuve dont le nom gaulois nous est inconnu et que les Romains nommèrent Placentia, Plaisance[735]. L'arrivée de ces deux colonies excita au dernier degré la colère des Boïes; ils se jetèrent sur les travailleurs occupés aux fortifications de Placentia, et les dispersèrent dans la campagne. Non moins irrités, les Insubres attaquèrent les colons de Crémone qui n'eurent que le temps de passer le Pô et de se réfugier avec les triumvirs coloniaux dans les murs de Mutine[736], place enlevée aux Boïes par les Romains durant la dernière guerre, et que ceux-ci avaient fortifiée avec soin. Les Boïes, réunis aux Insubres, y vinrent mettre le siège; mais tout-à-fait inhabiles dans l'art de prendre les places, ils restaient inactifs autour des murailles: le temps s'écoulait cependant, et l'on savait que le préteur L. Manlius s'avançait à grandes journées au secours des triumvirs. La guerre était commencée de nouveau, et les Gaulois avaient tout à craindre pour les otages qu'ils avaient livrés à la république, lors de la conclusion de la paix. Ils auraient voulu tenir entre leurs mains quelque haut personnage romain qui répondît sur sa tête des traitemens faits à leurs otages, et dont le péril arrêtât le ressentiment de ses concitoyens; mais les Insubres avaient laissé échapper les triumvirs, et il n'y avait pas d'apparence qu'on pût s'en emparer de vive force avant l'arrivée du préteur. Pour en venir à leurs fins, les Gaulois usèrent de ruse; ils attirèrent les triumvirs hors des portes, sous prétexte d'une conférence, et se saisirent d'eux, sans leur faire le moindre mal, déclarant seulement qu'il les retiendraient prisonniers jusqu'à ce que la république rendît les otages qu'elle avait reçus à la fin de la guerre précédente[737]. Après cette expédition, ils se portèrent du côté où L. Manlius s'avançait, et s'embusquèrent dans un bois qu'il devait traverser.
Note 734: Τόν άριθμόν όντας είς έκατέραν τήν πόλιν είς έξακισχιλίους… Polyb. l. III, p. 193.
Note 735: Προσαγορεύσαντεσ Πλακεντίαν. Polyb. l. III, p. 193.
Note 736: Ipsi triumviri romani Mutinam confugerunt.
Tit. Liv. l. XXI, c. 25.—Polyb. ubi supr.
Note 737: Legati ad colloquium…. comprehenduntur, negantibus
Gallis, nisi obsides sibi redderentur, eos dimissuros.
—Tit. Liv. l. XXI, c. 25.—Polyb. loco citat.
La forêt où Manlius vint s'engager était épaisse, embarrassée de broussailles, et coupée seulement par un chemin étroit. Assailli brusquement par les Gaulois, il souffrit beaucoup, et put difficilement regagner la plaine; mais là, la tactique lui rendit l'avantage. Il continua sa marche en sûreté tant qu'il trouva des lieux découverts; contraint de nouveau à s'engager dans les bois, il manqua d'y périr; son arrière-garde, rompue et dispersée, laissa derrière elle huit cents morts, un grand nombre de prisonniers et six étendards[738]; le reste de l'armée courut se renfermer à Tanetum ou Tanète, village boïen situé sur le Pô, occupé et fortifié par les Romains, comme Mutine, durant la dernière guerre. Manlius y trouva des approvisionnemens, et des secours en hommes lui arrivèrent de la part des Cénomans de Brixia qui tenaient pour la république[739]. Dès que ces événemens furent connus, le préteur Atilius partit de Rome avec un corps de dix mille hommes, et se fit jour jusqu'à Tanète.
Note 738: Ubi rursùs sylvæ intratæ, tùm postremos adorti, cum magnâ trepidatione et pavore omnium, octingintos milites occiderunt, sex signa ademêre. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.—Polyb. l. III, p. 194.
Note 739: Brixianorum Gallorum auxilio…. Tit. Liv. l. XXI, c. 25.
Cependant Annibal avait atteint le sommet des Pyrénées, non sans obstacle, car les peuplades ibériennes n'avaient cessé de le harceler pendant sa marche; chaque jour il avait eu quelque combat à livrer, même quelque village à prendre d'assaut[740]. Mais la nouvelle de ces batailles ayant jeté l'alarme parmi les nations du midi de la Gaule, elles commencèrent à se défier de ses déclarations pacifiques, et à croire que son véritable dessein était de les subjuguer[741]; de toutes parts, elles se préparèrent, et lorsque les Carthaginois, descendant le revers septentrional des Pyrénées, allèrent camper près d'Illiberri[742], ils trouvèrent les tribus indigènes rassemblées en armes à Ruscinon et toutes prêtes à leur disputer le passage. Annibal ne négligea rien pour les rassurer; il fit demander une entrevue à leurs chefs, protestant qu'il était venu comme hôte et non comme ennemi, et qu'il ne tirerait l'épée qu'autant que les Gaulois eux-mêmes l'y forceraient[743]; il leur offrit même de se rendre près d'eux à Ruscinon, s'ils répugnaient à le venir trouver dans son camp. Une conférence eut lieu non loin d'Illiberri; et les protestations du général Carthaginois, son argent surtout, dissipèrent toutes les craintes. Il en résulta un traité d'alliance, célèbre par la singularité d'une de ses clauses: on y stipulait que si les soldats carthaginois donnaient sujet à quelques plaintes de la part des indigènes, ces plaintes seraient portées devant Annibal ou devant ses lieutenans en Espagne; mais que les réclamations des Carthaginois contre les indigènes seraient jugées sans appel par les femmes de ces derniers[744]. Cette coutume de soumettre à l'arbitrage des femmes les plus importantes décisions politiques, particulière aux Aquitains et aux Ligures, du moins parmi les habitans de la Gaule, prenait sa source dans le respect et la condescendance dont la civilisation ibérienne entourait les femmes: les hommes, si l'on en croit le témoignage des historiens, n'avaient pas à se repentir de cette institution de paix. Plus d'une fois, quand des querelles personnelles ou des factions domestiques leur avaient mis les armes à la main, leurs femmes s'étaient érigées en tribunal pour examiner le prétexte de la guerre, et, le déclarant injuste et illégitime, s'étaient précipitées entre les combattans pour les séparer[745]. Chez les Galls et les Kimris, il s'en fallait bien que la même autorité fût laissée à ce sexe; on verra plus tard qu'il y était réduit à la plus complète servitude[746].
Note 740: Τίνας πόλεις κατά κράτος έλών… μετά πολλών δέ καί μεγάλων άγώνων… Polyb. l. III, p. 189.