Note 764: Gallis ad visenda loca præmissis. Tit. Liv. l. XXI, c. 32.
—Polyb. l. III, p. 204.

Cependant les guides gaulois, s'étant abouchés avec les montagnards, découvrirent que les hauteurs étaient occupées pendant le jour seulement, et qu'à la nuit les postes en descendaient pour se retirer dans les villages. Annibal, sur cet avis, commença dès le soleil levé une fausse attaque, comme si son projet eût été de passer en plein jour et à main armée; il continua cette manœuvre jusqu'au soir: le soir venu, il fit allumer les feux comme à l'ordinaire et dresser les tentes; mais au milieu de la nuit, s'étant mis à la tête de son infanterie, il traversa le défilé dans le plus grand silence, gravit les hauteurs, et s'empara des positions que les Gaulois venaient de quitter. Aux premières lueurs du matin, le reste de l'armée se mit en marche le long du précipice. Les montagnards sortaient de leurs forts pour aller prendre leurs stations accoutumées lorsqu'ils virent l'infanterie légère d'Annibal au-dessus de leurs têtes, et dans le ravin l'infanterie pesante et la cavalerie qui s'avançaient en toute hâte; ils ne perdirent point courage: habitués à se jouer des pentes les plus rapides, ils se mirent à courir sur le flanc de la montagne faisant pleuvoir au-dessous d'eux les pierres et les traits. Les Carthaginois eurent dès lors à lutter tout ensemble et contre l'ennemi et contre les difficultés du terrein, et contre eux-mêmes, car dans ce tumulte, ils se choquaient et s'entraînaient les uns les autres. Mais c'était des chevaux que provenait le plus grand désordre: outre la frayeur que leur causaient les cris sauvages des montagnards, grossis encore par l'écho, s'ils venaient à être blessés ou frappés seulement, ils se cabraient avec violence et renversaient autour d'eux hommes et bagages; il y eut beaucoup de conducteurs et de soldats qu'en se débattant ils firent tomber au fond des abîmes, et l'on eût cru entendre le fracas d'un vaste écroulement, lorsque, précipités eux-mêmes, ils allaient avec toute leur charge rouler et se perdre à des profondeurs immenses[765].

Note 765: Indè ruinæ maximæ modo, jumenta cum oneribus devolvebantur.
Tit. Liv. l. XXI, c. 33.—Polyb. l. III, p. 205.

Annibal, témoin de ce désordre, n'en resta pas moins quelque temps sur la hauteur avec son détachement, dans la crainte d'augmenter encore la confusion; pourtant, quand il vit ses troupes coupées, et le risque qu'il courait de perdre ses bagages, ce qui eût infailliblement entraîné la ruine de l'armée entière, il se décida à descendre, et du premier choc il eut bientôt balayé le sentier. Toutefois il ne put exécuter ce mouvement sans jeter un nouveau trouble dans la marche tumultueuse de ses troupes; mais du moment que les chemins eurent été dégagés par la retraite des montagnards, l'ordre se rétablit, et ensuite l'armée carthaginoise défila si tranquillement, qu'à peine entendait-on quelques voix de loin en loin. Annibal prit d'assaut le village fortifié qui servait de retraite aux montagnards, et plusieurs bourgades environnantes; le bétail qu'il y trouva nourrit son armée durant trois jours, et comme la route devenait meilleure et que les indigènes étaient frappés de crainte, ces trois jours se passèrent sans accident[766].

Note 766: Polyb. l. III, p. 205.—Tit. Liv. l. XXI, c. 33.

Le quatrième, il arriva chez une autre peuplade fort nombreuse pour un pays de montagnes[767]; au lieu de lui faire guerre ouverte, celle-ci l'attaqua par la ruse; et, pour la seconde fois, le Carthaginois faillit succomber. Des chefs et des vieillards députés par ce peuple vinrent le trouver, portant en signe de paix des couronnes et des rameaux d'olivier[768], et lui dirent: «que le malheur d'autrui étant pour eux une utile leçon, ils aimaient mieux éprouver l'amitié que la valeur des Carthaginois, et que, prêts à exécuter ponctuellement tout ce qui leur serait commandé, ils lui offraient des vivres et des guides pour sa route[769].» En garantie de leur foi, ils lui remirent des otages. Annibal, sans leur donner une confiance aveugle, ne voulut pas, en repoussant leurs offres, s'en faire des ennemis déclarés, et leur répondit obligeamment; il accepta les otages qu'ils lui livraient, les provisions qu'ils avaient eux-mêmes apportées sur la route; mais bien loin de se croire avec des amis sûrs, il ne se mit à la suite de leurs guides, qu'après avoir pris toutes les précautions que sa prudence ingénieuse put imaginer. Il plaça à son avant-garde la cavalerie et les éléphans, dont la vue, toute nouvelle dans ces montagnes, en effarouchait les sauvages habitans: il se chargea de conduire en personne l'arrière-garde avec l'élite de l'infanterie; on le voyait s'avancer lentement, pourvoyant à tout, et portant autour de lui des regards inquiets et attentifs. Arrivé à un chemin étroit que dominaient les escarpemens d'une haute montagne, il fut assailli brusquement par les montagnards qui l'attaquèrent tout à la fois en tête, en queue et sur les flancs; ils réussirent à couper son armée et à s'établir eux-mêmes sur le chemin, de sorte qu'Annibal passa une nuit entière séparé de ses bagages et de sa cavalerie[770].

Note 767: Perventum indè ad frequentem cultoribus alium, ut inter
montana populum. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.

Note 768: Συμφρονήσαντες έπί δόλω, συνήντων αύτψ
θαλλούς έχοντες καί στεφάνους. Polyb. l. III, p. 205.

Note 769: Alienis malis, utili exemplo doctos… amicitiam malle quàm vim experiri Pœnorum: itaque obedienter imperata facturos; commeatum itinerisque duces… acciperet. Tit. Liv. l. XXI, c. 34. —Polyb. l. III, l. c.

Note 770: Occursantes per obliqua montani, perrupto medio agmine viam insedêre: noxque una Annibali sine equitibus ac impedimentis acta est. Tit. Liv. l. XXI, c. 34.—Polyb. l. c.