Le lendemain les deux corps d'armée se réunirent, et franchirent ce second défilé non sans de grandes pertes, en chevaux toutefois plus qu'en hommes. Depuis ce moment les montagnards ne se montrèrent plus que par petits pelotons, harcelant l'avant-garde ou l'arrière-garde et enlevant les traîneurs. Les éléphans, dans les chemins étroits et dans les pentes rapides, retardaient beaucoup la marche; mais les Carthaginois étaient sûrs de n'être point inquiétés dans leur voisinage, tant l'ennemi redoutait l'approche de ces énormes animaux si étranges pour lui[771]. Plusieurs fois Annibal fut contraint de s'ouvrir un passage par des lieux non frayés; plusieurs fois il s'égara soit par la perfidie des guides, soit par les fausses conjectures qui, voulant suppléer à l'infidélité des informations, engageaient l'armée dans des vallons sans issue. Enfin, au bout de neuf jours, ayant atteint le sommet des Alpes, il arriva sur le revers méridional, dans un endroit d'où la vue embrassait, dans toute son étendue, le magnifique bassin qu'arrose le Pô. Là il fit halte, et pour ranimer ses compagnons rebutés par tant de fatigues souffertes, et tant d'autres encore à souffrir, il leur montra du doigt, dans le lointain, la situation de Rome, puis les villages gaulois qui se déployaient sous leurs pieds[772]: «Là bas, dit-il, est cette Rome dont vous achevez maintenant de franchir les murailles[773]; ici sont nos auxiliaires et nos amis[774].»
Note 771: Μεγάστην δ' αύτώ παρείχετο χρείαν τά θηρία· καθ' όν άν γάρ τόπον ύπάρχοι τής πορείας ταΰτα, πρός τοΰτο τό μέρος ούκ έτόλμων οί πολέμιοι προσιέναι τό παράδοξον έκπληττόμενοι τής τῶν ζώων φαντασίας. Polyb. l. III, p. 206, 207.
Note 772: Ένδεικνύμενος αύτοϊς τά περί τόν Πάδον πεδία… άμα δέ καί
τόν τής Ρ΄ώμης αύτής τόπον ϋποδεικνύων… Idem, p. 207.
Note 773: Mænia eos transcendere non Italiæ modò, sed etiam urbis
Romæ. Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
Note 774: Polyb. l. II, p. 207.
Il lui fallut encore six jours pour descendre le revers italique des Alpes, et, le quinzième jour depuis son départ de l'Ile, vainqueur de tous les obstacles et de tous les dangers, il entra sur le territoire des Taurins. Son armée était réduite à vingt-six mille hommes, savoir: douze mille fantassins africains, huit mille espagnols et six mille cavaliers, la plupart numides, tous dans un état de maigreur et de délabrement épouvantable[775]. Il s'attendait à voir les Cisalpins se lever en armes à son approche; loin de là, les Taurins, alors en guerre avec les Insubres, repoussèrent son alliance, et lui refusèrent des vivres qu'il demandait; Annibal, tant pour se procurer ce qui lui manquait, que pour donner un exemple aux nations liguriennes et gauloises, prit d'assaut et saccagea Taurinum, chef lieu du pays, après quoi, il descendit la rive gauche du Pô, se portant sur la frontière insubrienne[776].
Note 775: Tit. Liv. l. XXI, c. 39.—Polyb. l. III, p. 209.
Note 776: Polyb. l. III, p. 212.—Tit. Liv. l. XXI. c. 39.
Deux factions partageaient alors toute la Cisalpine. L'une, composée des Vénètes, des Cénomans, des Ligures des Alpes, gagnés à la cause romaine, s'opposait avec vigueur à tout mouvement en faveur d'Annibal: l'autre, qui comptait les Ligures de l'Apennin, les Insubres et les peuples de la confédération boïenne, avait embrassé le parti de Carthage, mais le soutenait sans beaucoup de chaleur. Les Boïes surtout, qui avaient tant contribué à jeter les Carthaginois dans cette entreprise, se montraient froids et incertains; c'est que les affaires de la Gaule avaient bien changé. A l'époque où les propositions d'Annibal furent accueillies avec enthousiasme, la Gaule était humiliée et vaincue, des troupes romaines occupaient son territoire, des colonies romaines se rassemblaient dans ses villes. Mais depuis la dispersion des colons de Crémone et de Placentia, depuis la défaite de L. Manlius dans la forêt de Mutine, les Boïes et les Insubres, satisfaits d'avoir recouvré leur indépendance par leurs propres forces, se souciaient peu de la compromettre au profit d'étrangers, dont l'apparence et le nombre n'inspiraient qu'une médiocre confiance.
D'ailleurs, l'armée romaine destinée à agir contre Annibal n'avait pas tardé à entrer dans la Cispadane, où elle campait sur les terres des Anamans, comprimant les Boïes et les Ligures de l'Apennin, et surveillant les Insubres, dont elle n'était séparée que par le Pô[777]. Sa présence donnant de l'audace au parti de Rome, les Taurins s'étaient mis à ravager le territoire insubrien. Les Insubres et les Boïes, contraints par menace, avaient même conduit quelques troupes dans le camp romain[778]. Surpris et alarmé de cet état de choses, Annibal, après avoir donné, au siège de Taurinum, un exemple sévère, marchait vers les Insubres, afin de fixer de force ou de gré leur irrésolution. De son côté, Scipion, qui avait quitté la Gaule transalpine, pour prendre le commandement des légions de la Cisalpine, avant qu'Annibal eût atteint les bords du Tésin, vint camper près du fleuve, pour lui en disputer le passage. Les deux armées carthaginoise et romaine, ne tardèrent pas à se trouver en présence[779].