Note 784: Idem, ibid. Tit. Liv. l. XXI, c. 48.
Le territoire des Anamans était donc le théâtre de la guerre et devait l'être long-temps, car Scipion, renfermé dans ses palissades et sourd aux provocations d'Annibal, refusait obstinément de combattre. Pressés tout à la fois par les deux armées, les Anamans, voulant éviter de plus grands ravages, prétendaient garder la neutralité: c'était tout ce que demandaient les Romains; mais Annibal avait droit d'exiger davantage. «Je ne suis venu que sur vos sollicitations, leur disait-il avec colère; c'est pour délivrer la Gaule que j'ai traversé les Alpes[785].» Irrité de leur inaction, et ayant d'ailleurs épuisé ses provisions de bouche, il fit durement saccager le pays entre la Trébie et le Pô. Irrités à leur tour, ces peuples offrirent au consul de se déclarer hautement pour lui, s'il arrêtait par sa cavalerie les déprédations des fourrageurs numides; ils se plaignirent même que leurs maux actuels, ils les devaient à leur prédilection marquée pour la cause romaine: «Punis de notre attachement à la république, disaient-ils, nous avons droit de réclamer que la république nous protège[786].»
Note 785: A Gallis accitum se venisse ad liberandos eos, dictitans.
Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
Note 786: Auxilium Romanorum terræ, ob nimiam cultorum fidem in
Romanos laboranti, orant. Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
Scipion, instruit à se défier de l'attachement des Gaulois, laissa les Numides dévaster tranquillement leurs terres; mais le second consul Sempronius, jaloux et présomptueux, tandis que son collègue était retenu sous sa tente par les souffrances de sa blessure, envoya une forte division au-delà de la Trébie charger quelques escadrons de fourrageurs qui battaient la campagne, et les chassa sans beaucoup de peine. Ce léger avantage l'enorgueillit outre mesure. Il ne rêva plus qu'une grande bataille et la défaite complète d'Annibal, qui, de son côté, s'empressa de faire naître une occasion qu'il désirait encore plus vivement: rien ne fut si aisé au Carthaginois que d'attirer son ennemi dans le piège. Sempronius passa la Trébie avec trente-huit mille Romains ou Latins et une division de Cénomans; Annibal comptait dans son armée quatre mille Gaulois auxiliaires, ce qui portait ses forces à trente mille hommes, cavalerie et infanterie. De part et d'autre, les Gaulois combattirent avec acharnement; mais tandis que la cavalerie romaine fuyait à toute bride devant les Numides, Annibal, ayant dirigé tous ses éléphans réunis contre la division cénomane, l'écrasa et la mit en déroute. Les auxiliaires cisalpins lui rendirent d'éminens services dans cette journée importante, prélude de ses deux grands triomphes; et lorsqu'il fit compter ses morts, il trouva que la presque totalité appartenait aux rangs de ces braves alliés[787].
Note 787: Συνέβαινε γάρ όλίγους μέν τών Ίβήρων καί Λιβύων, τούς δέ πλείους άπολωλέναι τών Κελτών. Polyb. l. III, p. 227. —Tit. Liv. l. XXI, c. 52.
ANNEE 217 avant J.-C.
La fortune d'Annibal était dès lors consolidée; plus de soixante mille Boïes, Insubres et Ligures, accoururent, en peu de jours, sous ses drapeaux, et portèrent ses forces à quatre-vingt-dix mille hommes[788]. Avec une telle disproportion entre le noyau de l'armée punique et ses auxiliaires, Annibal n'était plus en réalité qu'un chef de Gaulois; et si, dans les instans critiques, il n'eut pas à se repentir de sa nouvelle situation, plus d'une fois pourtant il en maudit avec amertume les inconvéniens. Rien n'égalait, dans les hasards du champ de bataille, l'audace et le dévouement du soldat gaulois, mais, sous la tente, il n'avait ni l'habitude ni le goût de la subordination militaire. La hauteur des conceptions d'Annibal surpassait son intelligence; il ne comprenait la guerre que telle qu'il la faisait lui-même, comme un brigandage hardi, rapide, dont le moment présent recueillait tout le fruit. Il aurait voulu marcher sur Rome immédiatement, ou du moins aller passer l'hiver dans quelqu'une des provinces alliées ou sujettes de la république, en Étrurie, ou en Ombrie, pour y vivre à discrétion dans le pillage et la licence. Annibal essayait-il de représenter qu'il fallait ménager ces provinces, afin de les gagner à la cause commune, les Cisalpins éclataient en murmures; les combinaisons de la prudence et du génie ne paraissaient à leurs yeux qu'un vil prétexte pour les frustrer d'avantages qui leur étaient légitimement dévolus. Contraint de céder, Annibal se mit en route pour l'Étrurie, avant que l'hiver fût tout-à-fait achevé. Mais des froids rigoureux et un ouragan terrible l'arrêtèrent dans les défilés de l'Apennin[789]. Il revint sur ses pas, bien décidé à braver le mécontentement des Gaulois, et mit le blocus devant Placentia, où s'étaient renfermés en partie les débris de l'armée de Scipion.
Note 788: Tit. Liv. l. XXI, c. 38.
Note 789: Tit. Liv. l. XXII, c. 1.—Paul. Oros. l. IV, c. 14.