Son retour porta au degré le plus extrême l'exaspération des Cisalpins; ils l'accusèrent d'aspirer à la conquête de leur pays; et au milieu même de son camp des complots s'ourdirent contre sa vie[790]. Il n'y échappa que par les précautions sans nombre que lui suggérait un esprit inépuisable en ruses. Une de ces précautions, s'il faut en croire les historiens, était de changer chaque jour de coiffure et de vêtemens[791], paraissant tantôt sous le costume d'un jeune homme, tantôt sous celui d'un homme mûr ou d'un vieillard; et par ces travestissemens subits et multipliés, ou il se rendait méconnaissable, ou du moins il imprimait à ses grossiers ennemis une sorte de terreur superstitieuse[792]. Étant parvenu ainsi à gagner du temps, dès qu'il vit la saison un peu favorable, il se mit en marche pour Arétium, où le consul Flaminius avait rassemblé une forte armée.
Note 790: Petitus sæpè principum insidiis. Tit. Liv. l. XXII, c. 1.
—Polyb. l. III, p. 229.
Note 791: Mutando nunc vestem, nunc tegumenta capitis.
Tit. Liv. l. XXII, c. 1—Polybe, l. III, p. 229.
Note 792: Αύτόν οί Κελτοί… πρεσβύτην όρώντες, είτα νέον, είτα μεσαιπόλιον, καί συνεχώς έτερον έξ έτέρον, θαυμάζοντες, έδόκουν θειοτέρας φύσεως λαχεϊν. Appian. Bell. Annibal. p. 315.
Deux chemins conduisaient de l'Apennin dans le voisinage d'Arétium; le plus fréquenté, qui était aussi le plus long, traversait des défilés dont les Romains étaient maîtres; l'autre, à peine frayé, passait par des marais que le débordement de l'Arno rendait alors presque impraticables. C'était ce dernier qu'Annibal avait choisi, parce qu'il était le plus court, et que l'ennemi ne songeait pas à le lui disputer. A son départ, les troupes gauloises l'avaient suivi avec acclamation, mais cette joie fut courte; à peine virent-elles la route où il s'engageait, qu'elles se mutinèrent et voulurent l'abandonner: ce ne fut qu'avec la plus grande peine, et presque par force, qu'il les entraîna avec lui dans ces marais. Une fois engagés, Annibal leur assigna pour la marche le poste le plus pénible et le plus dangereux. L'infanterie africaine et espagnole forma l'avant-garde; la cavalerie numide l'arrière-garde; et les Cisalpins le corps de bataille[793]. L'avant-garde, foulant un terrein encore ferme, quoiqu'elle enfonçât quelquefois jusqu'à mi-corps dans la vase et dans l'eau, suivait pourtant ses enseignes avec assez d'ordre; mais lorsque les Gaulois arrivaient, ils ne trouvaient plus sous leurs pieds qu'un sol amolli et glissant, d'où ils ne pouvaient se relever s'ils venaient à tomber; essayaient-ils de marcher sur les côtés de la route, ils s'abîmaient dans les gouffres et les fondrières. Plusieurs tentèrent de rétrograder, mais la cavalerie leur barrait le passage et les poursuivait sur les flancs de l'armée. On en vit alors un grand nombre, s'abandonnant au désespoir, se coucher sur les cadavres amoncelés des hommes et des chevaux, ou sur les bagages jetés çà et là, et s'y laisser mourir d'accablement. Durant quatre jours et trois nuits, l'armée chemina dans ces marais, sans prendre ni repos, ni sommeil. Quoique les souffrances des Africains et des Espagnols ne fussent point comparables à celles des Gaulois, elles ne laissèrent pas d'être très-vives; la fatigue des veilles et les exhalaisons malsaines causèrent à Annibal la perte d'un œil. Malgré tout, dès qu'on eut touché la terre ferme, dès que les tours d'Arétium parurent dans le lointain, oubliant leur colère et leurs maux, les Gaulois furent les premiers à crier aux armes[794].
Note 793: Primos ire, (Hispanos et Afros) jussit; sequi Gallos, ut id agminis medium esset; novissimos ire equites: Magonem indè cum expeditis Numidis cogere agmen. Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
Note 794: Polyb. l. III, p. 230, 231.—Tit. Liv. l. XXII, c. 2.
—Paul. Oros. l. IV, c. 15.
Annibal attira son ennemi dans une plaine triangulaire, resserrée d'un côté par les montagnes de Cortone, d'un autre par le lac Thrasymène, au fond par des collines. On entrait dans ce triangle par une étroite chaussée, non loin de laquelle Annibal avait caché un corps de Numides; le reste de son armée était rangé en cercle sur les hauteurs qui cernaient la plaine. A peine l'arrière-garde romaine eut-elle dépassé la chaussée, que les Numides, accourant à toute bride, s'en emparèrent et attaquèrent Flaminius en queue, tandis qu'Annibal l'enveloppait de face et sur les flancs. Ce fut une boucherie horrible. Cependant, autour du consul, le combat se soutenait depuis trois heures, lorsqu'un cavalier insubrien nommé Ducar[795], remarqua le général romain, qu'il connaissait de vue. «Voilà, cria-t-il à ses compatriotes, voilà l'homme qui a égorgé nos armées, ravagé nos champs et nos villes; c'est une victime que j'immole à nos frères assassinés[796].» En disant ces mots, Ducar s'élance à bride abattue, culbute tout sur son passage, frappe de son gais l'écuyer du consul, qui s'était jeté en avant pour le couvrir de son corps, puis le consul lui-même, qu'il perce de part en part, le renverse à terre, et saute de cheval pour lui couper la tète ou pour le dépouiller. Les Romains accourent; mais les Gaulois sont là pour leur faire face, ils les repoussent et complètent la déroute. Les Romains laissèrent sur la place quinze mille morts; du côté d'Annibal la perte ne fut que de quinze cents hommes, presque tous Gaulois[797]. En reconnaissance de ces services signalés, les Carthaginois abandonnèrent aux Cisalpins la plus grande partie du butin trouvé dans le camp de Flaminius[798].
Note 795: Ducarius.—Tit. Liv. l. XXII, c. 6.
—Silius Italic. l. V, v.
Note 796: «Consul en hic est, inquit popularibus suis, qui legiones nostras cecidit, agrosque et urbem est depopulatus. Jam ego hanc victimam Manibus peremptorum fædè civium dabo.» Tit. Liv. l. XXII, c. 6.