La nation boïenne avait épuisé toutes ses ressources; cependant elle ne mit point bas les armes; mais un profond découragement paraissait s'être emparé d'elle. À compter le nombre de ses morts dans cette dernière et funeste année, on eût dit qu'elle s'empressait de périr, tandis que la patrie était encore libre; et qu'elle n'accourait plus sur les champs de bataille que pour y rester. Dans une seule journée, le consul Scipion Nasica lui tua vingt mille hommes, en prit trois mille, et ne perdit lui-même que quatorze cent quatre-vingt-quatre des siens. Scipion usa de sa victoire en barbare; il se fit livrer, à titre d'otages, ce qu'il y avait encore dans la nation de chefs et de défenseurs énergiques, et confisqua au profit de sa république la moitié du territoire des vaincus[870]. Tels furent les massacres et les dévastations exercées par ses soldats, que lui-même, réclamant les honneurs du triomphe, osa se vanter, en plein sénat, de n'avoir laissé vivans, de toute la race boïenne, que les enfans et les vieillards[871]. Par une moquerie indigne d'un homme à qui les Romains avaient décerné le prix de la vertu, il fit marcher, dans la pompe de son triomphe, l'élite des captifs gaulois pêle-mêle avec les chevaux prisonniers[872]. Le butin de cette campagne rapporta au trésor public quatorze cent soixante-dix colliers d'or, deux cent quarante-cinq livres pesant d'or, deux mille trois cent quarante livres d'argent, tant en barres qu'en vases de fabrication gauloise, et deux cent trente mille pièces d'argent[873].

Note 870: Agri parte ferè dimidiâ eos mulctavit.
Tit. Liv. l. XXXVI, c. 39… Obsides abduxit, c. 40.

Note 871: Senes puerosque Boiis superesse. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

Note 872: Cum captivis nobilibus equorum quoque captorum gregem
traduxit. Tit. Liv. l. XXXVI, c. 41.

Note 873: Aureos torques transtulit M. CCCC. LXX. ad hæc auri pondo
CC. XLV; argenti infecti factique in Gallicis vasis, non infabre suo
more factis, duo M. CCC. XL; bigat. num ducenta XXXIII.
Tit. Liv. l. c.

ANNEES 190 à 183 avant J.-C.

Scipion fut chargé par le sénat de compléter l'ouvrage de l'année précédente en prenant possession à main armée du pays confisqué; mais la vue des enseignes romaines que devaient suivre bientôt des milliers de colons, porta dans l'ame des Boïes une douleur et un désespoir profonds; ne pouvant se résigner à livrer eux-mêmes leurs villes, à accepter la condition d'esclaves au sein de leur patrie, puisqu'ils ne pouvaient plus la défendre, ils voulurent l'abandonner; les débris des cent douze tribus boïennes se levèrent en masse et partirent. L'histoire, qui s'est complu à nous énumérer si minutieusement leurs défaites, garde un silence presque absolu sur ce touchant et dernier acte de leur vie nationale. Un historien se contente d'énoncer vaguement que la nation entière fut chassée[874]; un géographe ajoute qu'elle traversa les Alpes noriques pour aller se réfugier sur les bords du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save[875]. Là, elle devint la souche d'un petit peuple dont il sera parlé plus tard[876]. Le nom des Boïes, des Lingons, des Anamans, fut effacé de l'Italie, ainsi que l'avait été, quatre-vingt-treize ans auparavant, le nom Sénonais. Les anciennes colonies de Crémone, Placentia[877] et Mutine[878] furent repeuplées; Parme[879] reçut une colonie de citoyens romains; l'ancienne capitale, Bononia, trois mille colons du Latium[880].

Note 874: Περί τούτων ήμεϊς συνθεωρήσαντες αύτούς (τούς Κελτούς) έκ
τών περί τόν Πάδον πεδίων έξωσθέντας… Polyb. l. II.

Note 875: Μεταστάντες είς τούς περί τόν Ίστρον τόπους, μετά
Ταυρίσκων ψκουν. Strabon. l. V, p. 213.

Note 876: Cæs. Bell. Gallic. 1. I.—Strabon. l. V, p. 213.