Quiconque réfléchit à l'amour de l'antiquité orientale pour les symboles, cesse de voir dans l'Hercule phénicien un personnage purement fabuleux, ou une pure abstraction poétique. Le dieu né à Tyr le jour même de sa fondation, protecteur inséparable de cette ville où sa statue est enchaînée dans les temps de périls publics; voyageur intrépide, posant et reculant tour à tour les bornes du monde; fondateur de villes tyriennes, conquérant de pays subjugués par les armes tyriennes; un tel dieu n'est autre en réalité que le peuple qui exécuta ces grandes choses; c'est le génie tyrien personnifié et déifié. Tel les faits nous montrent le peuple, tel la fiction dépeint le héros; et l'on pourrait lire dans la légende de la Divinité l'histoire de ses adorateurs. Le détail des courses d'Hercule en Gaule confirme pleinement ce fait général; et l'on y suit, en quelque sorte pas à pas, la marche, les luttes, le triomphe, puis la décadence de la colonie dont il est le symbole évident.
C'est à l'embouchure du Rhône que la tradition orientale fait arriver d'abord Hercule; c'est près de là qu'elle lui fait soutenir un premier et terrible combat. Assailli à l'improviste par Albion et Ligur[178], enfans de Neptune, il a bientôt épuisé ses flèches, et va succomber, lorsque Jupiter envoie du ciel une pluie de pierres; Hercule les ramasse, et, avec leur aide, parvient à repousser ses ennemis[179]. Le fruit de cette victoire est la fondation de la ville de Nemausus (Nîmes), à laquelle un de ses compagnons ou de ses enfans donne son nom[180]. Il serait difficile de ne pas reconnaître sous ces détails mythologiques le récit d'un combat livré par des montagnards de la côte aux colons phéniciens, dans les champs de la Crau[181], sur la rive gauche du Rhône non loin de son embouchure; combat dans lequel les cailloux, qui s'y trouvent accumulés en si prodigieuse quantité, auraient servi de munitions aux frondeurs phéniciens.
Note 178: Albion, Mela, l. II, c. 5.—Άλεβίων, Apollod. de Diis, l. II.—Tzetzes in Lycophr. Alexandr.—Alb, comme nous l'avons déjà dit, signifie montagne en langue gallique. Une tribu montagnarde de cette côte portait le nom d'Albici (Cæsar, Bell. civil. I) ou d'βίοικοι (Strab. l. IV).
Note 179: Æschyl. Prometh. solut. ap. Strab. l. IV, p. 183.—Mela. l.
II, c. 5.—Tzetzes, l. c.—Eustath. ad Dionys. perieg.
Note 180: Stephan. Bysant. Vº Νεμαυσός.
Note 181: C'est le nom que porte aujourd'hui une plaine immense, couverte de cailloux, située près du Rhône, entre la ville d'Arles et la mer.—Crau dérive du mot gallique craig, qui signifie pierre.
Vainqueur de ses redoutables ennemis, le dieu appelle autour de lui les peuplades indigènes éparses dans les bois; hommes de toute tribu, de toute nation, de toute race, accourent à l'envi pour participer à ses bienfaits[182]. Ces bienfaits sont l'enseignement des premiers arts et l'adoucissement des mœurs. Lui-même il leur construit des villes, il leur apprend à labourer la terre; par son influence toute-puissante, les immolations d'étrangers sont abolies; les lois deviennent moins inhospitalières et plus sages[183]; enfin les tyrannies, c'est-à-dire l'autorité absolue des chefs de tribu et des chefs militaires, sont détruites et font place à des gouvernemens aristocratiques[184], constitution favorite du peuple phénicien. Tel est le caractère constant des conquêtes de l'Hercule tyrien en Gaule, comme dans tout l'Occident.
Note 182: Diodor. Sicul. l. IV, p. 226.
Note 183: Κατέλυσε τάς συνήθεις παρανομίας καί ξενοκτονίας. Diod.
Sicul. ubi suprà.—Καθιστάς σωφρονικά πολιτεύματα. Dionys. Halic. l.
I, c. 41.
Note 184: Παρέδωκε τάν βασιλείαν τοϊς άρίστοις τών έγχωρίων. Diodor.
Sicul. l. IV, p. 226.—Άριστοκρατίας…. Dionys. Halic. l. I, c. 41.