Sans perdre de temps, Euxène avait fait partir pour Phocée son vaisseau et quelques-uns de ses compagnons, chargés de recruter des colons dans la mère-patrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il appela Massalie[198]. Elle fut construite sur une presqu'île creusée en forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de terre étroite[199]. Le sol de la presqu'île était sec et pierreux; Nann, par compensation, y joignit quelques cantons du littoral encore couvert d'épaisses forêts[200], mais où la terre, fertile et chaude, fut jugée par les Phocéens convenir parfaitement à la culture des arbres de l'Ionie.
Note 198: Μασσαλια, en latin, Massilia, et par corruption dans la basse latinité, Marsilia (Cosmogr. Raven. anonym. l. I, 17); d'où sont venus le mot provençal Marsillo et le mot français Marseille.
Note 199: Fest. Avien: Or. marit.—-Paneg. Eumen. in Constant. XIX. —Dionys. Perieg.—Justin. XLIII, 3.—Cæs. Bell. civ. II, I.- Voyez ci-après, partie II, c. I.
Note 200: Tit. Liv. l. V, c. 34.
Cependant les messagers d'Euxène atteignirent la côte de l'Asie mineure et le port de Phocée; ils exposèrent aux magistrats les merveilleuses aventures de leur voyage[201], et comment, dans des régions dont elle ignorait presque l'existence, Phocée se trouvait tout à coup maîtresse d'un territoire et de la faveur d'un roi puissant. Exaltés par ces récits, les jeunes gens s'enrôlèrent en foule, et le trésor public, suivant l'usage, se chargea des frais de transport et fournit des vivres, des outils, des armes, diverses graines ainsi que des plans de vigne, d'olivier[202]. À leur départ, les émigrans prirent au foyer sacré de Phocée du feu destiné à brûler perpétuellement au foyer sacré de Massalie, vivante et poétique image de l'affection qu'ils promettaient à la mère-patrie; puis les longues galères phocéennes à cinquante rames[203], et portant à la proue la figure sculptée d'un phoque, s'éloignèrent du port. Elles se rendirent premièrement à Éphèse, où un oracle leur avait ordonné de relâcher. Là, une femme d'un haut rang, nommée Aristarché, révéla au chef de l'expédition que Diane, la grande déesse éphésienne, lui avait ordonné en songe de prendre une de ses statues, et d'aller établir son culte en Gaule; transportés de joie, les Phocéens accueillirent à leur bord la prêtresse et sa divinité, et une heureuse traversée les conduisit dans les parages des Ségobriges[204].
Note 201: Reversi domum, referentes quæ viderant, plures sollicitavêre. Justin. XLIII, 3.
Note 202: Idem, ibidem.
Note 203: Herodot. l. I.
Note 204: Strab. l. IV, p. 179. Voyez ci-après, part. II, c. 1.
Massalie, alors, prit de grands développemens; des cultures s'établirent; une flotte fut construite; et plusieurs des anciens forts, bâtis sur la côte par les Phéniciens et les Rhodiens, furent relevés et reçurent des garnisons. Ces empiètemens et une si rapide prospérité alarmèrent les Ligures; craignant que la nouvelle colonie ne les asservît bientôt, comme avaient fait jadis les Phéniciens, ils se liguèrent pour l'exterminer, et elle ne dut son salut qu'à l'assistance du père d'Aristoxène. Mais ce fidèle protecteur mourut, et bien loin de partager la vive affection de Nann à l'égard des Phocéens, son fils et héritier Coman nourrissait contre eux une haine secrète. Sans en avoir la certitude, la confédération ligurienne le soupçonnait; pour sonder les intentions cachées du roi Ségobrige, elle lui députa un de ses chefs, qui s'exprima en ces termes: «Un jour, une chienne pria un berger de lui prêter quelque coin de sa cabane pour y faire ses petits; le berger y consentit. Alors la chienne demanda qu'il lui fût permis de les y nourrir, et elle l'obtint. Les petits grandirent, et, forte de leur secours, la mère se déclara seule maîtresse du logis. O roi, voilà ton histoire! Ces étrangers qui te paraissent aujourd'hui faibles et méprisables, demain te feront la loi, et opprimeront notre pays[205].»