A part ces points isolés où la civilisation s'était en quelque sorte retranchée, le pays ne présenta plus que l'aspect de la barbarie. Voici le tableau qu'un historien nous trace des peuplades cisalpines à cette époque: «Elles habitaient des bourgs sans murailles; manquant de meubles; dormant sur l'herbe ou sur la paille; ne se nourrissant que de viande; ne s'occupant que de la guerre et d'un peu de culture: là se bornaient leur science et leur industrie. L'or et les troupeaux constituaient à leurs yeux toute la richesse, parce que ce sont des biens qu'on peut transporter avec soi, à tout événement[269].» Chaque printemps, des bandes d'aventuriers partaient de ces villages, pour aller piller quelque ville opulente de l'Étrurie, de la Campanie, de la Grande-Grèce; l'hiver les ramenait dans leurs foyers, où elles déposaient en commun le butin conquis durant l'expédition: c'était là le trésor public de la cité.

Note 269: Ωϊκουν δέ κατά κώμας άτειχίστους, τής λοιπής κατασκευής άμοιροι καθεστώτες· διά γάρ τε στιβαδοκοιτεϊν καί κρεωφαγεϊν έτι δέ μηδέν άλλο πλήν τά πολεμικά καί τά κατά γεωργίαν άσκεϊν, άπλοϋς είχον τούς βίους, οϋτ' έπιστήμης άλλης οϋτε τέχνης παρ' αύτοίς τό παράπαν γινωσκομένης. Ϋπαρξίς γε μήν έκαστοϊς ήν θρέμματα καί χρυάός… Polyb. l. II, p. 106.

La Grande-Grèce fut d'abord le but privilégié de ces courses. La cupidité des Gaulois trouvait un appât inépuisable, et leur audace une proie facile dans ces républiques si fameuses par leur luxe et leur mollesse, Sibaris, Tarente, Crotone, Locres, Métaponte. Aussi toute cette côte fut horriblement saccagée. A Caulon on vit la population, fatiguée de tant de ravages, s'embarquer tout entière, et se réfugier en Sicile. Dans ces expéditions éloignées de leur pays, les Cisalpins longeaient ordinairement la mer supérieure jusqu'à l'extrémité de la péninsule, évitant avec le plus grand soin le voisinage des montagnards de l'Apennin, mais surtout les approches du Latium, petit canton peuplé de nations belliqueuses et pauvres, parmi lesquelles les Romains tenaient alors le premier rang.

Rome comptait trois cent soixante ans d'existence. Après avoir obéi long-temps à des rois, elle s'était organisée en république aristocratique, sous une classe de nobles ou patriciens, qui réunissaient le triple caractère de chefs militaires, de magistrats civils et de pontifes. Depuis sa fondation, Rome suivait, à l'égard de ses voisins, un système régulier de conquêtes; la guerre, dans le but d'accroître son territoire, était pour elle ce qu'était pour les nations gauloises la guerre d'aventures et de pillage. Déjà, contraints par ses armes, les autres peuples du Latium avaient reconnu sa suprématie; et, sous le nom d'alliés, elle les tenait dans une sujétion tellement étroite, qu'ils ne pouvaient ni faire ni rompre la guerre ou la paix sans son assentiment. Maîtresse de la rive gauche du Tibre, elle aspirait à s'étendre également sur la rive droite; Véïes et Faléries, deux des plus puissantes cités de l'Étrurie méridionale, venaient de tomber entre ses mains, lorsque le hasard la mit en contact avec les Gaulois cisalpins.

ANNEE 391 avant J.-C.

Malgré leurs continuelles expéditions dans les trois quarts de l'Italie et la mortalité qui devait en être la suite, les Cisalpins croissaient rapidement en population; et bientôt, se trouvant trop à l'étroit sur leur territoire, ils songèrent à en reculer les limites. Pour cela, ils choisirent l'Etrurie septentrionale dont ils n'étaient séparés que par l'Apennin. Trente mille guerriers sénons[270] passèrent subitement ces montagnes et vinrent proposer aux Étrusques un partage fraternel de leurs terres. Ils s'adressèrent d'abord aux habitans de Clusium, qui, pour toute réponse, prirent les armes et fermèrent les portes de leur ville; les Gaulois y mirent le siège.

Note 270: Περί τρισμυίίους. Diod. Sicul. l. XIV, p. 321.

Clusium, situé à l'extrémité des marais qui portent son nom, occupait dans la confédération étrusque un rang distingué; mais cette confédération, harcelée au nord par les Gaulois, au midi par les Romains, n'était plus en état de protéger ses membres; elle avait même déclaré dans une assemblée solennelle que chaque cité serait laissée désormais à ses propres ressources; «tant il serait imprudent, disait-on, que l'Étrurie s'engageât dans des querelles générales, ayant à sa porte cette race gauloise avec laquelle il n'existait ni guerre déclarée, ni paix assurée[271]!»

Note 271: Novos accolas Gallos esse cum quibus nec pax satis fida, nec bellum pro certo sit. Tit. Liv. l. V, c. 17.

En ce pressant danger, les Clusins implorèrent l'assistance de Rome, dont ils n'étaient éloignés que de trois journées de marche. Durant la guerre où les Véïens succombèrent contre les armes romaines, les Clusins, sollicités par leurs frères de Véïes, avaient refusé de se joindre à eux; ils firent valoir cette circonstance dans le message qu'ils envoyèrent au sénat romain[272]: «Si nous ne sommes pas vos alliés, lui écrivirent-ils; vous le voyez, nous ne sommes pas non plus vos ennemis.» Quelque faible, quelque honteux même que fût le service allégué, Rome, toujours empressée de mettre un pied dans les affaires de ses voisins, accueillit la demande; mais avant de fournir des secours effectifs, elle envoya sur les lieux des ambassadeurs chargés d'examiner les causes de la guerre, et d'aviser, s'il se pouvait, à un accommodement. Cette mission fut confiée à trois jeunes patriciens de l'antique et célèbre famille des Fabius.