ANNEE 390 avant J.-C.

La vue de ces étrangers et la menace d'une guerre inattendue jetèrent la surprise dans Rome. Le sénat convint des torts de ses ambassadeurs; il offrit aux Gaulois, en réparation, de fortes sommes d'argent[288], les pressant de renoncer à leur poursuite. Ceux-ci persistèrent. La condamnation des coupables fut alors mise en délibération; mais la famille Fabia était puissante par ses clients, par ses richesses, et par les magistratures qu'elle occupait. L'assemblée aristocratique craignit de prendre sur elle l'odieux d'une telle condamnation aux yeux des patriciens; elle ne redoutait pas moins que, dans le cas où elle absoudrait les accusés, le peuple ne la rendît responsable des suites de la guerre[289]. Pour sortir d'embarras, elle renvoya le jugement à la décision de l'assemblée plébéienne.

Note 288: Ή δέ γερουσία… έπειθε τούς πρεσβευτάς τών Κελτών τά χρήματα λαβεϊν περί τών ήδικημένων. Diod. Sic. l. XIV, p. 321.

Note 289: Ne penes ipsos culpa esset cladis… Tit. Liv. l. V, c. 36.

Le crime des Fabius, d'après la loi romaine, n'était pas seulement un crime politique; c'était aussi un attentat religieux. Nulle guerre, chez les Romains, ne commençait sans l'intervention des féciales ou féciaux, sorte de prêtres-hérauts, qui, la tête couronnée de verveine, d'après un cérémonial consacré, lançaient sur le sol ennemi une javeline ensanglantée; tel était le préliminaire obligé des hostilités. La corporation des féciaux, intéressée au maintien de ses privilèges, se chargea de poursuivre devant le peuple l'accusation capitale contre Q. Fabius et ses frères. Ces prêtres parlèrent avec chaleur de la religion violée et de la justice divine et humaine qui réclamait les coupables. «Ne vous faites pas leurs complices, disaient-ils au peuple; ils ont attiré sur nous une guerre inique; que leur tête soit livrée en expiation, si vous n'aimez mieux que l'expiation retombe sur la vôtre[290]!» L'assemblée, gagnée par les largesses de la famille Fabia, et d'ailleurs composée en grande partie de ses clients, traita avec le dernier mépris les accusateurs et l'accusation[291].

Note 290: Plutarch. in Camil. p. 137.

Note 291: Περιύβρισαν οί πολλοί τά θεϊα καί κατεγέλασαν. Plutarch. in
Camil. ubi suprà.

Les trois jeunes gens furent absous. Bien plus, comme l'époque du renouvellement des grandes magistratures était arrivé, ils furent nommés à la plus haute charge de la république, celle de tribuns militaires avec puissance consulaire[292], et reçurent le commandement de la guerre qu'ils avaient si follement et si injustement provoquée. Les ambassadeurs gaulois sortirent de Rome plus irrités qu'ils n'y étaient entrés.

Note 292: Tribuni militum consulari potestate.—Ils étaient six, et partageaient entre eux l'autorité et les attributions des consuls. Tit. Liv. passim.

A leur départ, la ville fut pleine d'agitation. Un des tribuns consulaires prononça les paroles qui appelaient aux armes tous les citoyens en masse: «Quiconque veut le salut de la république me suive[293]!» C'était la formule usitée dans les cas de guerres soudaines et dangereuses, de tumulte[294], suivant l'expression latine. Aussitôt deux pavillons furent arborés à la citadelle pour convoquer le peuple de la ville; l'un bleu, autour duquel les cavaliers se réunirent: l'autre rouge, qui servit de signe de ralliement aux fantassins[295]; et des commissaires parcoururent la banlieue de Rome, enrôlant le peuple de la campagne. Seize mille hommes furent pris sur ces milices levées à la hâte; on y joignit vingt-quatre mille soldats de vieilles troupes, et l'on pressa les préparatifs du départ.