Note 336: Plutarch. in Camill.—Tit. Liv. ut supr.

Les scrupules de l'exilé d'Ardée prenaient sans doute leur source dans un respect exalté pour les devoirs du citoyen, dans l'idée honorable, quoique étroite, d'une obéissance absolue et passive à la lettre de la loi. Mais peut-être s'y mêlait-il à son insu quelque ressouvenir d'une injure récente, ou du moins quelque levain de cet orgueil aristocratique qui avait causé sa disgrace. Véïes renfermait, il est vrai, la majorité des citoyens romains armés et en état de délibérer; Véïes représentait Rome, mais Rome plébéienne. Pour un patricien aussi inflexible que Marcus Furius, la véritable Rome pouvait-elle se trouver ailleurs qu'au Capitole, avec le sénat, avec le corps des chevaliers, avec toute la jeunesse patricienne? Au reste, à quelque motif qu'on veuille attribuer sa réponse, il est évident qu'elle équivalait à un refus. Pour que les assiégés pussent être consultés, et que leur détermination fût connue, il fallait non-seulement pénétrer dans la ville occupée par les Gaulois, mais escalader le rocher jusqu'à la citadelle sans être aperçu de l'ennemi, sans exciter l'alarme parmi la garnison; il fallait être non moins heureux au retour. D'ailleurs nul des Romains n'ignorait que les approvisionnemens du Capitole touchaient à leur terme; car on allait entrer dans le septième mois du blocus. Le moindre retard pouvait donc anéantir toute espérance de salut.

Les difficultés presque insurmontables qui interdisaient l'accès de la citadelle n'effrayèrent point Pontius Cominius, jeune plébéien plein d'intrépidité, de patriotisme et d'amour de la gloire. Il part de Véïes, il arrive à la chute du jour en vue de Rome; trouvant le pont gardé par les sentinelles ennemies, il passe sans bruit le Tibre à la nage, aidé par des écorces de liège dont il avait eu soin de se munir[337], et se dirige du côté où les feux lui paraissent moins nombreux, les patrouilles moins fréquentes, le silence plus profond. Parvenu au pied de la côte la plus raide et la moins accessible du mont Capitolin, il se met à l'escalader, et, après des peines inouïes, pénètre jusqu'aux premières sentinelles romaines, se fait connaître et conduire aux magistrats. Les nouvelles apportées par cet intrépide jeune homme ranimèrent les assiégés, dont la confiance commençait à s'abattre; car leurs magasins étaient presque vides, et rien n'avait percé jusqu'à eux, ni touchant l'avantage remporté par Camillus près d'Ardée, ni touchant les ligues organisées sur les deux rives du Tibre; tant le blocus était sévèrement maintenu. La sentence qui condamnait M. Furius fut levée sans opposition, et le premier magistrat ayant consulté les auspices en silence à la lueur des flambeaux, dans la seconde moitié de la nuit, suivant le cérémonial consacré, proclama dictateur l'exilé d'Ardée[338]. La dictature conférait à celui qui en était revêtu une autorité absolue en temps de paix comme en temps de guerre, et le droit de disposer de la vie et de la propriété des citoyens sans la participation du sénat ni du peuple. C'était un pouvoir véritablement despotique, mais limité par la courte durée de son exercice. Pontius descendit le rocher, repassa le Tibre, et, aussi heureux cette fois que l'autre, arriva à Véïes sans encombre.

Note 337: Incubans cortici. Tit. Liv. l. V, c. 46.
—Plut. in Camil. p. 141.

Note 338: Οί δ' άκούσαντες, καί βουλευσάμενοι τόν Κάάμιλλον
άποδεικνύουσι δικτάτωρα. Plut. in Camil. p. 142.

Mais le lendemain, au lever du jour, une patrouille gauloise remarqua le long du rocher les traces de son passage, des herbes et des arbrisseaux arrachés, d'autres qui paraissaient avoir été foulés récemment, la terre éboulée en plusieurs endroits, et çà et là l'empreinte de pas humains. Le Brenn se rendit sur les lieux, et, après avoir tout considéré, recommanda le secret à ses soldats. Le soir il convoqua dans sa tente ceux de ses guerriers en qui il mettait le plus de confiance, et leur ayant exposé ce qu'il avait vu et ce qu'on pouvait tenter sans crainte: «Nous croyions ce rocher inaccessible, ajouta-t-il; eh bien, les assiégés eux-mêmes nous révèlent les moyens de l'escalader. La route est tracée: il y aurait à hésiter de la lâcheté et de la honte. Là où peut monter un homme, plusieurs y monteront à la file, et en s'entr'aidant. Ceux qui se distingueront peuvent compter sur des récompenses dignes d'une telle entreprise[339].» Tous promettent gaiement d'obéir. Ils partent en effet, et, à la faveur d'une nuit épaisse[340], ils se mettent à gravir à la file, s'accrochant aux branches des arbrisseaux, aux pointes et aux fentes des rochers, se soutenant les uns les autres, et se prêtant mutuellement les mains ou les épaules[341]. Avec les plus grandes peines ils parviennent peu à peu jusqu'au pied de la muraille, qui, de ce côté-là, était peu élevée, parce qu'un endroit si escarpé semblait tout-à-fait hors d'insulte. La même raison portait les soldats qui en avaient la garde à se relâcher de la vigilance[342] ordinaire, de sorte que les Gaulois trouvèrent les sentinelles endormies d'un profond sommeil[343].

Note 339: Τήν μέν όδόν, εΐπεν, ήμϊν έπ΄ αύτούς άγνοουμένην οί πολέμιοι δεικνύουσι, ώς οϋτ΄ άπόρευτος οϋτ΄ άβατος άνθρώποις έστίν, κ. τ. λ. Plut. in Camil. p. 142.

Note 340: Defensi tenebris et dono noctis opacæ.
Virg. Æneid. V. 658.

Note 341: Alterni innixi, sublevantesque invicem alii alios.
Tit. liv. l. I, c. 47.

Note 342: Οί μέν φύλακες παρερραθυμηκότες ήσαν τής φυλακής διά τήν
όχυρότητα τοϋ τόπου. Diodor. Sicul. l. XIV, p. 324.
—Ælian. de animal. natur. l. XII, c. 33.