A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-Galls, une nuit non moins terrible; le froid était très-vif, et la neige tombait en abondance; outre cela, des fragmens de roc arrivaient sans interruption dans le camp situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos[554]. Le soleil ne fut pas plus tôt levé que les Grecs, qui se trouvaient dans la ville, firent une vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que d'eux, le prirent en flanc, et l'assaillirent de flèches et de pierres sans courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts, découragés, et d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier; ils furent soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui combattaient auprès du Brenn et lui servaient de garde. La force, la haute taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les Hellènes[555]; à la fin, le Brenn ayant été blessé dangereusement, ces vaillans hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leur corps et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite, et, pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où la nuit la surprit[556].
Note 554: Pausan. l. X, p. 653.
Note 555: Pausan. l. X, p. 653.
Note 556: Idem, loc. cit.
La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent l'alarme, et crièrent qu'ils étaient surpris, que l'ennemi arrivait. La faim, les dangers et les événemens extraordinaires qui s'étaient succédé depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce cri, «l'ennemi arrive!» les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler le grec, comme s'ils eussent oublié leur propre langue. D'ailleurs l'obscurité ne leur permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs boucliers[557]. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais, pendant la nuit, les pâtres phocidiens qui étaient restés dans la campagne à la garde des troupeaux coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi inattendu à l'intervention du dieu Pan[558], de qui provenaient, dans la croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel; pleins d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres, de sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des peines infinies et à la pointe de l'épée. Les historiens évaluent à dix mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri à l'assaut de Delphes[559]; il ne restait donc plus au Brenn que trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les plaines que traverse le Céphisse, le quatrième jour depuis son départ des Thermopyles.
Note 557: Άναλαβόντες οΰν τά όπλα, καί διαστάντες έκτεινόν τε άλλήλους, καί άνά μέρος έκτείνοντο, οϋτε γλώσσης τής έπιχωρίου συνιέντες, οϋτε τάς άλλήλων μορφάς, οϋτε τών θυρεών καθορώντες τά σχήματα. Pausan. l. X, p. 654.
Note 558: Ή έκ τώ θεοϋ μανία. Idem, ibid.
Note 559: Pausan. l. X, p. 654.
On a vu plus haut qu'après la déroute des Hellènes dans ce défilé fameux, le lieutenant du Brenn était rentré au camp d'Héraclée; il y avait cantonné une partie de ses forces pour le garantir d'une surprise durant son absence, et il s'était remis en route sur les traces de son général; mais un seul jour avait bien changé la face des choses. L'armée étolienne était arrivée dans la Phocide, et les troupes grecques qui s'étaient réfugiées sur les galères athéniennes dans le golfe Maliaque venaient de débarquer en Béotie. La prudence ne permettait donc point au chef gaulois de s'engager dans les défilés du Parnasse avec tant d'ennemis derrière lui; et force lui fut d'attendre, sur la défensive, le retour de la division de Delphes; il se trouva à temps pour en couvrir la retraite[560].
Note 560: Pausan. l. X, p. 654.