Si, d'un côté, il lui tardait d'affranchir le nord de ses états d'une aussi rude oppression; de l'autre, il avait de fortes raisons de craindre que ce soulagement ne fût que momentané; que l'Hellespont une fois franchi, la route de l'Asie une fois tracée, de nouveaux essaims plus nombreux d'aventuriers gaulois n'accourussent sur les pas des premiers, et que, par là, la situation de la Grèce ne se trouvât empirée. Pendant ces hésitations de la politique macédonienne, Léonor et Luther poussaient avec activité leurs préparatifs; les Tectosages, les Tolistoboïes, et une partie des Galls, abandonnèrent Comontor pour se réunir à eux, et les deux chefs comptèrent sous leurs enseignes jusqu'à quinze petits chefs subordonnés[573].

Note 573: Ils étaient dix-sept chefs, y compris Léonor et Luther. Ών περιφανεϊς μέν έπί τό έρχειν έπτακαίδεκα τόν άριθμόν ήσαν. Memnon. ap. Phot. c. 20.

Mais la mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre les deux chefs suprêmes[574]; Léonor et les siens quittèrent la Chersonèse thracique, et se dirigèrent vers le Bosphore, qu'ils espéraient franchir plus aisément et plus vite que les autres ne passeraient l'Hellespont. Ils commencèrent par lever sur la ville de Byzance une forte contribution, avec laquelle probablement ils cherchèrent à se procurer des vaisseaux. Mais à peine avaient-ils quitté le camp de Luther et la Chersonèse, qu'une ambassade y arriva de la part du roi de Macédoine, en apparence pour traiter, en réalité pour observer les forces des Gaulois. Deux grands vaisseaux pontés, et deux bâtimens de transport l'accompagnaient[575]; Luther s'en saisit sans autre formalité; en les faisant voyager nuit et jour, il eut bientôt débarqué tout son monde sur la côte d'Asie[576], et le passage était complètement effectué, lorsque les ambassadeurs en portèrent la nouvelle à leur roi. Du côté du Bosphore, un incident non moins heureux vint au secours de Léonor.

Note 574: Rursùs nova inter regulos orta seditio est.
Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 575: Lutarius Macedonibus per speciem legationis ab Antipatro
ad speculandum missis, duas tectas naves et tres lembos adimit.
Tit. Liv. l. XXXVIII, c. 16.

Note 576: His alios atque alios noctes diesque transvehendo, intra
paucos dies omnes copias trajecit. Idem, ibid.

La Bithynie était à cette époque le théâtre d'une guerre acharnée entre les deux fils du dernier roi, Nicomède et Zibæas, qui se disputaient la succession paternelle[577]. Leurs forces, dans l'intérieur du royaume, se balançaient à peu près également; mais, au dehors, Zibæas avait entraîné dans son alliance le puissant roi de Syrie Antiochus, tandis que Nicomède ne comptait dans la sienne que les petites républiques grecques du Bosphore et du Pont-Euxin, Chalcédoine, Héraclée-de-Pont, Tios, et quelques autres. Ce n'était pas sans peine que ces petites cités démocratiques avaient sauvé leur indépendance au milieu de tant de grands empires. Il leur avait fallu prendre part à toutes les querelles de l'Asie, et travailler sans cesse à se faire des alliés pour se garantir de leurs ennemis; et, comme elles n'ignoraient pas qu'Antiochus avait formé le dessein de les asservir tôt ou tard, la crainte et la haine les avaient jetées dans le parti de Nicomède, qu'elles servaient alors avec la plus grande chaleur. Antiochus en montrait beaucoup moins pour son protégé Zibæas, de sorte que la guerre traînait en longueur. Sur ces entrefaites, Nicomède, voyant de l'autre côté du Bosphore ces bandes gauloises qui cherchaient à le traverser, imagina de leur en fournir les moyens pour les rendre utiles à ses intérêts. Il fit même accéder les républiques grecques à ce projet, que dans toute autre circonstance elles eussent repoussé avec effroi. Nicomède proposa donc à Léonor de lui envoyer une flotte de transport, s'il voulait souscrire aux conditions suivantes:

1º Que lui et ses hommes resteraient attachés à Nicomède et à sa postérité par une alliance indissoluble; qu'ils ne feraient aucune guerre sans sa volonté, n'auraient d'amis que ses amis, et d'ennemis que ses ennemis[578];

2º Qu'ils regardaient comme leurs amies et alliées les villes d'Héraclée, de Chalcédoine, de Tios, de Ciéros et quelques autres métropoles d'états indépendans;

3º Qu'eux et leurs compatriotes s'abstiendraient désormais de toute hostilité envers Byzance, et que même, dans l'occasion, ils défendraient cette ville comme leur alliée[579].