—Mon enfant, prêtez-moi, je vous prie, un moment d'attention. Je vais vous faire un récit instructif:
»Autrefois, la nature humaine était différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Il y avait non seulement des hommes et des femmes, mais aussi des androgynes, c'est-à-dire des êtres qui réunissaient en eux les deux sexes. Ces trois sortes d'hommes avaient quatre bras, quatre jambes et deux visages. Ils étaient robustes et tournaient rapidement sur eux-mêmes comme des roues. Leur force leur inspira l'audace de combattre les dieux à l'exemple des Géants. Jupiter, ne pouvant souffrir une telle insolence...
—Michon, est-ce que la jupe ne traîne pas trop à gauche? demanda Nanteuil.
—... résolut, poursuivit le docteur, de les rendre moins forts et moins hardis. Il sépara chaque homme en deux, de manière qu'il n'eut plus que deux bras, deux jambes et une tête, et la race humaine fut dès lors ce qu'elle est aujourd'hui. Chacun de nous n'est donc qu'une moitié d'homme qui a été séparée de son tout comme on divise une sole en deux parts. Ces moitiés cherchent toujours leurs moitiés. L'amour que nous avons les uns pour les autres n'est que la force qui nous pousse à réunir nos deux moitiés pour nous rétablir dans notre ancienne perfection. Les hommes qui proviennent de la séparation des androgynes aiment les femmes; les femmes qui ont cette même origine aiment les hommes. Mais les femmes qui proviennent de la séparation des femmes primitives n'accordent pas grande attention aux hommes et sont portées vers les femmes. Ne soyez donc plus surprise quand vous voyez...
—C'est vous, docteur, qui avez imaginé cette histoire-là? demanda Nanteuil, en piquant une rose à son corsage.
Le docteur se défendit avec force d'en avoir rien inventé. Au contraire, il en avait, disait-il, retranché une partie.
—Tant mieux! s'écria Nanteuil. Parce que je vais vous dire: Celui qui a trouvé ça n'est pas malin.
—Il est mort, dit Trublet.
Nanteuil exprima de nouveau le dégoût que lui inspirait sa partenaire; mais madame Doulce, qui était prudente et déjeunait quelquefois chez Jeanne Perrin, détourna la conversation.
—Enfin, mignonne, tu le tiens, le rôle d'Angélique. Seulement, rappelle-toi ce que je t'ai dit: il faut garder le geste un peu étroit, la taille un peu raide. C'est le secret des ingénues. Défie-toi de ta jolie souplesse naturelle. Les jeunes filles du répertoire doivent être un rien poupée. C'est de style. Le costume le veut. Vois-tu, Félicie, ce que tu dois observer avant tout, quand tu joues dans la Mère confidente, qui est une délicieuse pièce...