Félicie l'interrompit:
—Moi, vous savez, pourvu que j'aie un bon rôle, la pièce, je m'en fiche. Et puis, je n'aime pas bien Marivaux... Vous riez, docteur? Est-ce que j'ai fait une gaffe? Ce n'est pas de Marivaux, la Mère confidente?
—Mais si!
—Alors!... Vous cherchez toujours à m'embrouiller... Je disais que cette Angélique m'agace. Je voudrais quelque chose de plus étoffé, de plus en dehors... Ce soir, surtout, ce rôle m'horripile.
—C'est une raison de croire que tu le joueras très bien, ma mignonne, dit madame Doulce.
Et elle professa:
—Nous n'entrons jamais mieux dans nos rôles que lorsque nous y entrons de force et malgré nous. Je pourrais vous en citer de nombreux exemples. Et moi-même, dans la Vivandière d'Austerlitz, j'ai étonné la salle entière par l'accent de ma gaieté, au moment où l'on venait de m'annoncer que mon pauvre Doulce, si grand artiste et si bon mari, avait été foudroyé d'apoplexie, à l'orchestre de l'Opéra, en saisissant son cornet à piston.
—Pourquoi veut-on absolument que je ne sois qu'une ingénue? demanda Nanteuil, qui voulait être aussi une amoureuse, une grande coquette et jouer tous les rôles.
—Et cela se comprend, poursuivit obstinément madame Doulce. L'art de la comédie est un art d'imitation. Or, ce qu'on n'éprouve pas, on l'imite d'autant mieux.
—Ne vous faites pas d'illusions, mon enfant, dit le docteur à Félicie. Quand on est une ingénue, on le reste à jamais. On naît Angélique ou Dorine, Célimène ou madame Pernelle. Au théâtre, les unes ont toujours vingt ans, les autres toujours trente, les autres toujours soixante... Vous, mademoiselle Nanteuil, vous aurez toujours dix-huit ans et vous serez toujours une ingénue.