Vous connaissez le conte de la Belle et la Bête. La Belle avait grand'peur de la Bête; mais, quand elle la vit, elle l'aima. Napoléon, flatté d'épouser une archiduchesse, accueillit sa fiancée avec un empressement dont la violence même ne déplut pas à la jeune Allemande, qui venait à lui, blanche, blonde et grasse. «Il était si enthousiasmé, dit une des femmes de chambre de l'impératrice, qu'à peine voulut-il s'arrêter quelques instants à Soissons, où il avait été décidé qu'on coucherait, et l'on se rendit tout de suite à Compiègne. Il paraît que les prières de Napoléon, unies aux instances de la reine de Naples, décidèrent Marie-Louise à ne rien refuser à son trop heureux mari.» Les lettres écrites de France à la comtesse Colloredo et à la comtesse de Crenneville sont remplies des témoignages d'une joie sans nuage. «Je sens dit-elle, combien il est doux de parler de son bonheur.»

Elle étale l'innocent orgueil de sa maternité: «Mon fils profite à vue d'oeil, il devient charmant, je crois même lui avoir déjà entendu dire papa; mon amour maternel veut au moins s'en flatter.» (2 septembre 1811.)

Mais nous savons par un témoin qu'elle était gauche et maladroite avec son fils, et qu'elle n'osait ni le prendre ni le caresser. L'empereur, au contraire, le prenait dans ses bras toutes les fois qu'il le voyait, le caressait, le taquinait, le portait devant une glace et lui faisait des grimaces. Lorsqu'il déjeunait, il le mettait sur ses genoux, trempait un doigt dans la sauce, le lui faisait sucer et lui en barbouillait le visage. La gouvernante grondait, l'empereur riait et l'enfant paraissait recevoir avec plaisir les caresses bruyantes de son père.

Marie-Louise ne cesse pendant trois ans de vanter son bonheur conjugal: «Les moments que je passe le plus agréablement sont ceux où je suis avec l'empereur et où je m'occupe toute seule. Le carnaval sera assez triste ce qui m'est fort égal, ayant entièrement perdu le goût de la danse, qui a été remplacé par celui de l'exercice à cheval.» (1er janvier 1811.)

Séparée de son mari, la sentimentale Germaine languit et se lamente. Ni son père ni son fils ne peuvent la distraire du chagrin que lui cause l'absence de l'empereur.

Vous pouvez vous figurer le bonheur que je ressens d'être au milieu de ma famille, car vous savez comme je l'aime; cependant il est troublé par le chagrin de me trouver séparée de l'empereur. Je ne puis être heureuse qu'auprès de lui. (Prague, 11 juin 1812.) Je ne serai contente et tranquille que lorsque je le reverrai: que Dieu vous préserve jamais d'une telle séparation; elle est trop cruelle pour un coeur aimant et, si elle dure longtemps, je n'y résisterai pas. (Prague, 28 juin 1812.) J'ai retrouvé mon fils embelli et grandi; il est si intelligent, que je ne me lasse pas de l'avoir près de moi. Mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut pas parvenir à me faire oublier, fût-ce pour quelques instants, l'absence de son père. (Saint-Cloud, 2 octobre 1812.)

Que deviendra cet amour au jour de l'épreuve? Impératrice régente, épouse et mère, Marie-Louise quitte la capitale le 29 mars 1814, alors que les alliés en étaient encore à plusieurs journées. Abandon lamentable et désastreux que nous ne lui reprocherons pas, car elle ne partit que sur l'ordre réitéré de Napoléon. Il est puissant encore: elle lui obéit; mais bientôt, déchu, il part pour l'île d'Elbe. Cette tendre épouse ne le suivra pas. À peine fait-elle mine de le rejoindre. Elle se laisse arrêter en route dès les premiers pas et ramener à Vienne.

Le héros malheureux l'appelle et l'attend. Elle ne va pas à lui. Elle lui écrit tant qu'on le lui permet. Mais elle ne répond plus dès que son père le défend. C'est une fille obéissante.

On raconte qu'à Vienne elle rencontra sa grand'mère la reine Caroline, ennemie de Bonaparte, et que la fille de Marie-Thérèse demanda à Marie-Louise pourquoi elle avait ainsi abandonné son mari. Celle-ci s'excusa timidement sur les obstacles qu'on avait mis à leur réunion.

—Ma fille, répondit la vieille reine, on saute par la fenêtre!