La reine écoutait sans rien dire. Elle sortit, et revint un moment après.
—Ta femme arrive demain. Tant mieux! Buvons à sa santé.
Alors le roi tira son épée et la posa sur la table.
—Écoutez, ma mère, ma pauvre mère. Vous voulez m'empoisonner. Je vous pardonne. Mais mon père, lui, ne vous pardonne pas. Par trois fois il est revenu de l'autre monde et m'a dit: «Ta mère m'a empoisonné. Tu es roi. Fais-moi justice.» Hier j'ai répondu: «Père, vous serez obéi.» Ma mère, ma pauvre mère, priez Dieu qu'il ait pitié de votre âme. Regardez cette épée; regardez-la bien. Le temps de dire un Pater et je vous tranche la tête, si vous n'avez pas bu le poison que vous m'avez versé. Buvez, buvez jusqu'au fond, ma mère, ma pauvre mère.
La reine vida le verre jusqu'au fond. Cinq minutes après, elle était verte comme l'herbe.
—Pardonnez-moi, ma mère, ma pauvre mère.
—Non.
La reine tomba sous la table. Elle était morte. Alors le roi s'agenouilla et pria Dieu. Puis il descendit doucement, doucement à l'écurie, sauta sur son cheval et partit au grand galop dans la nuit noire.
On ne l'a revu jamais, jamais.
Je ne sais, mais il me semble bien qu'ici, par la hauteur du ton et du sentiment, le conte touche à l'épopée et que ce récit des veillées de Cazeneuve ou de Sainte-Eulalie vaut une saga de l'Edda.