Les contes populaires de Gascogne fournissent une très faible contribution à l'histoire. Et cela n'est pas pour surprendre les traditionnistes, qui savent combien peu les chansons et les contes des paysans contiennent généralement de souvenirs historiques. Henri IV figure en plusieurs rencontres dans ces récits, tant de fois répétés autour de son château. Mais les actions qu'on lui prête ne lui appartiennent pas: ce sont des facéties traditionnelles. Voici ce qu'il est dit de ce prince dans le conte des Deux Présents: «Henri IV était un roi haut d'une toise, gros à proportion, fort comme un boeuf et hardi comme César. Il faisait beaucoup d'aumônes et n'aimait pas les intrigants. Avant d'aller s'établir à Paris ce roi demeurait à Nérac; et il avait toujours près de lui Roquelaure, qui était l'homme le plus farceur de France.» On conviendra que c'est là un souvenir bien altéré. Celui de Napoléon demeure plus net dans le beau conte des Sept Belles Demoiselles. Un gars du village de Frandat n'a pas voulu satisfaire à la conscription. Il a sifflé son chien et s'en est allé avec son fusil dans les bois. Il y vivait depuis sept ans, quand, une nuit de la Saint-Jean, il entendit, caché dans un saule creux, les sept belles Demoiselles qui savent tout chanter en dansant: «Napoléon a fini de faire bataille contre tous les rois de la terre. Ses ennemis l'ont emmené prisonnier dans une île de la mer… La paix est faite. À Paris, le roi de France est retourné dans son Louvre.»
Ayant ouï de telles nouvelles, le déserteur sortit du saule creux, passa son fusil en bandoulière, siffla son chien et retourna tranquillement chez ses parents.
Avec Henri IV et Napoléon, je ne vois guère que Rascat, dont le nom soit conservé dans les contes populaires de Gascogne. Ce Rascat n'était ni empereur ni roi. Bourreau de la sénéchaussée de Lectoure avant la Révolution, il devint exécuteur des arrêts criminels à Auch et guillotina beaucoup d'aristocrates, pendant la Terreur. Puis il vieillit en paix dans sa ville natale. M. Bladé nous apprend qu'il vivait d'une très petite pension que lui servirent la Restauration et le gouvernement de Juillet. Il était aussi salarié par la ville comme percepteur, sur le marché, des droits d'étalage.
Henri IV, Napoléon, Rascat, voilà les trois noms que le peuple n'a pas oubliés!
III
Voilà ce que c'est que d'aller au bois où sont les fées! On s'arrête à tous les buissons fleuris du sentier, et c'est une promenade qui n'en finit plus. La nôtre aura duré trois semaines. N'en faisons point de plainte. Où peut-on mieux se perdre et s'oublier que dans la forêt chantante des traditions populaires? Je vous ai donné quelque idée des contes des veillées de Gascogne. Le «scribe pieux» a recueilli aussi les poésies rustiques de la Gascogne et de l'Agenais. Quand on a goûté de ce miel sauvage de la Garonne, il faut bientôt y revenir, tant le parfum en semble pénétrant et fin. Ce qui surprend et charme dans ces chansons de village, c'est le bon style et cette pureté de forme qui se devine dans la traduction littérale. La Garonne marque la frontière de ces bouviers antiques qui chantaient la mort de Daphnis et qu'entendirent Théocrite et Moschus. Je ne sais pas parler la langue de Jasmin et ne le saurai jamais. Mais je suis bien sûr que telle chanson recueillie par M. Bladé est d'un style pur comme le diamant. Et cette poésie est vivante, associée à la vie des hommes. Elle est domestique et religieuse. Elle chante sur les berceaux, aux festins de noces, dans les travaux des champs, dans les repas funèbres qu'on nomme, aux bords de la Garonne, les «noces tristes»; elle chante dans toutes les féeries joyeuses ou lugubres de l'Église qui n'ont remplacé lentement, insensiblement les cérémonies des païens que parce qu'elles correspondaient, comme l'ancien culte, aux états de la nature et aux sentiments de l'âme. C'est dans le recueil de M. Bladé que j'ai trouvé les noëls les plus charmants. Ils ont la grâce antique, et, quand ils se rencontrent par le sentiment avec les noëls de notre France du Nord, ils l'emportent par la forme. Y a-t-il, par exemple, rien de plus exquis que ces deux quatrains sur l'enfant Jésus à Bethléem?
Il est dans la crèche,
Couché tout du long.
Dans le ciel les anges
Jouent du violon.
Le boeuf et la mule
Lui respirent dessus.
Voilà le réchauffement
Du divin Jésus.
Ces poésies populaires de la Gascogne sont infiniment variées de ton et de manière. Les unes gardent la sécheresse gracieuse d'une épigramme de l'Anthologie, les autres, d'un mysticisme à la fois puéril et raffiné, n'ont point de sens et pourtant sont charmantes. Ces dernières nous offrent cet intérêt particulier, qu'elles semblent avoir voulu exprimer l'inexprimable, dire l'ineffable, ce qui est précisément l'idéal de la poésie symbolique, le but de l'art nouveau et futur, à ce que j'ai pu comprendre en lisant M. Charles Morice, qui, par malheur, ne veut pas toujours que je le comprenne. Je citerai comme un exemple de cette poésie instinctive le «petit Pater» que récitent les femmes d'Agen, pour gagner le ciel:
Notre Seigneur s'est levé,
Par neuf chambres il est passé,
Neuf Maries il a trouvé.
—Neuf Maries, que faites-vous?
—Nous baptisons le fils de Dieu.
—Neuf Maries, que portez-vous?
—De l'huile, du chrême et le saint rosier.
Sous cet arbre, les fleurettes
N'ont ni ombre
Ni couleurs
Sombres.
Notre Seigneur est monté sur l'escalier de Dieu,
Pleuré sur terre des morts et des vivants.
Un angelot de Dieu.