—N'auriez-vous pas, monsieur,
Une chambre secrète,
Et un beau lit qui soit couvert de fleurs,
Pour raconter tous nos malheurs?
—N'auriez-vous pas, monsieur,
Une plume et de l'encre?
Oui, j'écrirai à mes premiers parents
Que j'ai retrouvé mon amant.
N'est-ce pas d'une grâce piquante, cette reconnaissance imprévue, le verre à la main, et ce souhait d'un lit couvert de fleurs, où les deux amants se raconteront leurs malheurs?
Manon, plus simplement, se fait passer pour un garçon et s'engage dans le même régiment que son ami.
Et la chanson conclut en ces termes:
Une fille de dix-huit ans
Qui a servi sept ans
Sûrement a gagné
Le congé de son bien-aimé.
Les bonnes fortunes du militaire sont attestées par une longue renommée. Mais, quand la chanson nous dit que le jeune tambour épousa la fille du roi, il est évident qu'elle rêve et que pareille chose n'arrive que dans le pays bleu des songes. En ce temps-là, il n'y avait de musiciens dans l'infanterie que les fifres et les tambours. Ces derniers recevaient double paye, en vertu d'un règlement en date du 29 novembre 1688; il n'en est pas moins merveilleux que l'un d'eux ait épousé la fille du roi. Les Bretons de Nantes qui chantaient cela étaient de grands idéalistes:
Trois jeun' tambours—s'en revenant de guerre,
Le plus jeune a—dans sa bouche une rose.
La fille du roi—était à sa fenêtre.
—Joli tambour,—donne-moi, va, ta rose.
—Fille du roi—donne-moi, va ton coeur.
—Joli tambour—demand' le à mon père.
—Sire le roi,—donnez-moi votre fille
—Joli tambour—tu n'es pas assez riche.
—J'ai trois vaisseaux—dessus la mer jolie;
L'un chargé d'or,—l'autre d'argenterie
Et le troisièm'—pour promener ma mie.
—Joli tambour—tu auras donc ma fille.
—Sire le roi—je vous en remercie,
Dans mon pays—y en a de plus jolies[12].
[Note 12: Chanson recueillie par MM. Julien Tiersot et Paul Sébillot.]
Ce jeune tambour qui possède trois navires est vraiment merveilleux. Tandis que je feuillette le livre excellent de M. Julien Tiersot, je ne puis me défendre de regarder sur ma table une petite boîte d'humble apparence dans laquelle un vieux brave prit longtemps son tabac à priser. Il s'en exhale encore, quand on l'ouvre, une âcre senteur. Je l'ai trouvée, l'an dernier, chez un bric-à-brac, pêle-mêle avec des médailles de Sainte-Hélène, des vieux galons et des vieux parchemins. C'est une boîte ronde, en noyer, qui porte sur son couvercle plat une scène militaire suffisamment expliquée par cette légende: Sortie de garnison. En effet, on voit aux portes d'une ville, sous une treille, des soldats vider une dernière bouteille et faire de touchants adieux à de bonnes amies. Ils sont coiffés d'un shako largement évasé et portent de longues capotes; ce sont, je crois bien, des voltigeurs de la garde. Quant aux bonnes amies, elles sont toutes dans une situation intéressante. Un des soldats, la main étendue, jure sur le gage de son amour qu'il n'oubliera ni l'enfant ni la mère. Mais la pauvre créature ne semble pas rassurée. Il y a dans cette scène un mélange très curieux de malice et de sentiment.