J'imagine que cette tabatière servit longtemps à quelque invalide et que la scène qui en orne le couvercle rappelait à ce vieux brave le temps des amours. Peut-être la portait-il à Waterloo; peut-être était-ce le don d'une amante; peut-être essuyait-il une larme chaque fois qu'il y prisait. Mais que nous voilà loin du galant tambour qui passait, une rose aux lèvres, devant la fille du roi.
Mais tel, comme dit Merlin, «cuide engeigner autrui qui s'enseigne soi-même». Le beau militaire, de retour au village, s'aperçoit que la disgrâce qu'il a tant de fois infligée aux autres maris ne lui a pas été épargnée à lui-même. Il retrouve sa famille bien accrue en son absence:
… Méchante femme,
Je ne t'avais laissé qu'deux enfants,
En voilà quatre à présent.
Et la femme répond ingénument:
J'ai tant reçu de fausses lettres
Que vous étiez mort à l'armée,
Que je me suis remariée.
Le jeu finit quelquefois plus tragiquement. La justice militaire ne badine point. S'il est vrai, comme dit la chanson, qu'au régiment d'Anjou on désertait impunément:
Je suis du régiment d'Anjou,
Si je déserte, je m'en f…,
Le capitaine paira tout[13],
ailleurs le déserteur était fusillé sans rémission. Dans une complainte restée populaire, un pauvre soldat conte son affaire en marchant au supplice, comme le vieux sergent de Béranger. Ce soldat s'était engagé «pour l'amour d'une fille». Pour elle, il avait volé l'argent du roi, et, tandis qu'il s'enfuyait, il rencontra son capitaine et le tua. Il fut condamné à mort, comme il le méritait. Mais le peuple est indulgent aux faiblesses que le sentiment inspire, et la fatalité des fautes enchaînées l'une à l'autre l'émeut justement. De là l'inspiration touchante de cette complainte, qui est même entrée, dit M. Julien Tiersot, dans le répertoire de Thérèsa.
[Note 13: Couplet cité par Alexis Monteil, Histoire des Français (t.
IV, p. 15 des notes.)]
Ils m'ont pris, m'ont mené
Sur la place de Rennes,
Ils m'ont bandé les yeux
Avec un ruban bleu:
C'est pour m'y fair' mourir
Mais sans m'y fair' languir.