—Tenez, ma mer', voilà les clefs:
Allez-vous-en au petit né.
Vêtez-le de noir et de blanc.
Quant à moi, je reste céans.

Où trouver rien de plus simple, de plus grand, de plus sublime? «Mère, voilà les clefs.» N'est-ce pas là un de ces traits de nature qui, comme nous disions tantôt, sont le comble de l'art, quand l'art y peut atteindre?

Je m'arrête. Ma tâche, ici, n'est que d'effleurer les sujets. Je dirai, pour finir, ce qui m'a le plus frappé en parcourant dans divers recueils nos vieilles chansons de soldats. On n'y trouve pas trace de haines contre les peuples étrangers. On se bat pour le roi, contre les ennemis du roi; mais, ces ennemis, on les ignore et on ne leur veut aucun mal. Les longues guerres de Louis XIV n'ont pas laissé la moindre colère dans l'âme de ce peuple léger, doux et charmant.

À la veille de la Révolution, la France populaire ne se sent pas un seul ennemi en Europe. Elle n'a pas dans ses chansons un seul mot amer contre l'Allemand ou l'Anglais. Si le roi d'Angleterre est une fois provoqué, c'est dans une pastourelle tout à fait enfantine et mystérieuse, qu'on retrouve en Bresse et dans l'Île de France. Une bergère l'appelle en combat singulier. Elle lui dit:

Prends ton épée en main,
Et moi ma quenouillette.

Et la quenouille de la pastoure rompt l'épée du roi d'Angleterre. Faut-il reconnaître dans cette fantaisie un souvenir puéril et tendre de Jeanne la Pucelle? Qui sait ce qu'un couplet de chanson porte de vérités sur ses ailes légères? La muse de nos campagnes enseigne clairement que nous ne savons point haïr. Quand il ne resterait du vieux génie français que les couplets sans rimes que nous venons de fredonner, on pourrait dire encore avec assurance: ce peuple avait deux dons précieux, la grâce et la bonté.

III

CHANSONS DE LABOUR

Celles-là ne sont point galantes. Chansons de labour, chansons de labeur. Le long de la Loire, Émile Souvestre entendit maintes fois les laboureurs arauder leurs attelages, c'est-à-dire les encourager par le chant que les boeufs semblent entendre. Le refrain était:

Hé!
Mon rougeaud,
Mon noiraud,
Allons ferme, à l'housteau
Vous aurez du r'nouveau.