Aussitôt qu'il a mangé,—le bouvier dit à sa femme…
Ce qu'il lui dit est d'un maître attentif et sage. Il lui dit: «Prépare-moi du blé pour les semailles. Quand viendra l'heure du goûter, apporte-moi le flacon. Puis, tu raccommoderas mes culottes. Je crois bien qu'avant-hier, labourant à la lisière, un buisson m'en a pris le fond.» Cette idée le conduit à considérer les misères du métier, et il s'écrie amèrement:
Oh! le mauvais labour—que celui de cette terre,—où du matin au soir,—je ne trouve que misère!—Le sillon—de misère est plein.
Sans doute, la vie de la terre est une dure vie. Et les plaintes du bouvier provençal, comme celles du laboureur berrichon, doivent nous toucher. Mais ne méconnaissons pas qu'il s'y mêle de la joie, du contentement et de l'orgueil. Avec quelle fierté le bouvier de Paul Arène ne dit-il pas: «La charrue est composée de trente et une pièces. Celui qui l'a inventée devait avoir de l'adresse. Ce devait être un monsieur.»
On a peint sous des couleurs trop noires la vie de nos aïeux rustiques. Ils prenaient de la peine, et parfois enduraient de grands maux; mais ils ne vivaient pas comme des brutes. N'assombrissons pas à plaisir nos antiquités nationales. De tout temps, la France fut douce à ses enfants; le paysan de l'ancien régime avait ses joies: il y chantait. On a cru bien faire en le montrant taillable et corvéable à merci, et certes les droits seigneuriaux étaient parfois lourds. Mais on devait dire aussi combien Jacques Bonhomme, qui n'est point une bête, fut ingénieux pour s'en affranchir plus qu'à demi, bien avant la Révolution. Pensez-vous que les belles Cauchoises, qui, en l'an 1750, dressaient sur leurs têtes des clochers de dentelles plus hauts et plus somptueux que le hennin de la reine Isabeau, et qui serraient à leur taille, sur leur jupe écarlate, l'antique manteau des princesses capétiennes, la grande cape de laine, pensez-vous que ces belles fermières, honorées du titre de «maîtresse», manquassent de bouillie de sarrazin, de pain bis ou de pain de chanoine, et même de porc salé et de viande fraîche? Non pas; et si, selon l'usage, elles servaient l'homme à table et mangeaient debout, elles couchaient dans le grand lit à quatre quenouilles et suspendaient par une chaîne à leur ceinture les clefs de la vaste armoire pleine de linge. Plus d'une dame de qualité pouvait leur envier ces richesses domestiques. Et le bien-être du paysan n'était pas particulier à la Normandie. Il y a une quinzaine d'années, j'ai vu vendre à Clermont de vieilles robes de paysannes auvergnates. La reine Marie Leczinska n'en avait pas de plus somptueuses. Ces robes furent achetées par nos Parisiennes, qui en portèrent la jupe, habilement drapée, dans les bals, dans les soirées et aux dîners, où l'effet fut éclatant. Ces robes à ramages, ces bonnets de dentelle, expliquent les chansons d'amour merveilleusement braves et pimpantes que nous admirions tout à l'heure.
Voici notre promenade faite. J'avoue qu'elle fut plus sinueuse qu'il ne convenait. J'avais aujourd'hui l'esprit vagabond et rétif. Que voulez-vous? le vieux Silène lui-même ne conduisait pas tous les jours son âne à son gré. Et pourtant il était poète et dieu.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM[14]
[Note 14: Contes cruels, 1 vol. L'Ève future, 1 vol. Axel, 1 vol.]
Auguste Villiers de l'Isle-Adam est mort le 18 août 1886 dans la cinquante-deuxième année de son âge, chez les frères hospitaliers de Saint-Jean de Dieu, à l'ombre de ces vieux arbres qui virent mourir madame de la Sablière et Barbey d'Aurévilly. Comme tant d'autres, après avoir craint la mort de loin, il la vit venir sans trouble et ne s'effraya pas du visage qu'elle lui montra. Est-ce qu'il n'arrive pas pour chacun de nous un moment où nous avons besoin de mourir? Villiers est mort facilement, et ceux qui lui ont fermé les yeux disent qu'il a consenti par avance au repos qu'il goûte aujourd'hui. Peut-être gardait-il d'intimes espérances? Peut-être ce Breton croyait-il à ce que croyaient ses pères? Peut-être s'attendait-il à recevoir dans l'Inconnaissable la récompense due à son amour constant du beau et à ses souffrances? Qui sait? Dans ses conversations, il se disait volontiers chrétien et catholique, et ses livres ne démentent pas ce témoignage.
Mais, certes, sa foi n'était pas celle du charbonnier. Il y mêlait d'étranges audaces. Et ce qu'il semble avoir le mieux goûté dans la foi, c'est le délice du blasphème. Il était de cette famille des néo-catholiques littéraires dont Chateaubriand est le père commun, et qui a produit Barbey d'Aurévilly, Baudelaire, et, plus récemment, M. Joséphin Peladan. Ceux-là ont goûté par-dessus tout dans la religion les charmes du péché, la grandeur du sacrilège, et leur sensualisme a caressé les dogmes qui ajoutaient aux voluptés la suprême volupté de se perdre.