Ces fils superbes de l'Église veulent pour ornements à leurs fautes la foudre du ciel et les larmes des anges. Villiers de l'Isle-Adam fut, comme eux, un grand dilettante du mysticisme. Sa piété était terriblement impie. Il avait des ironies énormes. Enfin, il est mort; il s'en est allé sans regrets. «Je vais me reposer», disait-il. Il est parti de ce monde sans avoir jamais goûté ce qu'on appelle les biens de la vie. La pauvreté se colla à ses os comme sa propre peau, et ses meilleurs amis, ses plus fervents admirateurs, ne purent jamais lui arracher ce vêtement naturel. Très jeune, dit-on, il avait dissipé un petit héritage. Ce qui est certain, c'est que, depuis sa vingtième année, pas un jour de sa vie il n'eut une table et un foyer. Trente ans il erra dans les cafés, de nuit, s'effaçant comme une ombre aux premières lueurs du matin. Sa misère, l'affreuse misère des villes, l'avait si bien marqué, si bien façonné, qu'il ressemblait à ces vagabonds qui, vêtus de noir, se couchent sur les bancs des promenades publiques. Il avait le teint livide taché de rougeurs, le regard vitreux, le dos humble des pauvres. Et pourtant, je doute aujourd'hui s'il faut le proclamer heureux ou malheureux. Je ne sais s'il fut digne de pitié ou d'envie. Il ignorait absolument sa misère; il en est mort, mais il ne l'a jamais sentie. Il vivait dans un rêve perpétuel, et ce rêve était d'or. Babouc endormi dans un ruisseau et foulé aux pieds par les passants sentait sur ses lèvres les baisers parfumés d'une reine. Villiers vivait constamment, par la pensée, dans des jardins enchantés, dans des palais merveilleux, dans des souterrains pleins des trésors de l'Asie, où luisaient les regards des saphirs royaux et des vierges hiératiques. Ce malheureux habitait dans des régions fortunées dont les heureux de ce monde n'ont pas la moindre idée. C'était un voyant: ses yeux ternes contemplaient en dedans des spectacles éblouissants. Il traversa ce monde en somnambule, ne voyant rien de ce que nous voyons et voyant ce qu'il ne nous est pas permis de voir. Aussi, tout pesé, nous n'avons pas le droit de le plaindre. Du songe banal de la vie, il a su se faire une extase toujours neuve. Sur ces ignobles tables des cafés, dans l'odeur du tabac et de la bière, il a répandu à flots la pourpre et l'or. Non, il n'est point permis de le plaindre. Et si nous le traitions comme un malheureux, il me semble que son ombre viendrait m'en faire des reproches amers. Je crois le voir debout, près de ma table, je crois voir Villiers tel qu'il était de son vivant, dans sa laideur courte et vulgaire, mais bientôt transfigurée quand, la tête penchée de côté, rejetant en arrière ses cheveux longs et droits, après de longs ricanements, il parlait comme un prophète. Je crois l'entendre qui me dit:
«Enviez-moi, et ne me plaignez pas. Il est impie de plaindre ceux qui ont possédé la beauté. Je l'avais en moi, et je n'ai vu qu'elle; le monde extérieur n'existait pas pour moi, et je n'ai jamais daigné le regarder. Mon âme est pleine de châteaux solitaires au bord des lacs, où la lune argente les cygnes enchantés. Lisez mon Axel, que je n'ai point achevé et qui restera mon chef-d'oeuvre. Vous y verrez deux belles créatures de Dieu, un homme et une femme qui cherchent un trésor, hélas! et qui le trouvent. Quand ils le possèdent, ils se donnent la mort, connaissant qu'il n'est qu'un trésor vraiment désirable, l'infini divin. Le méchant taudis dans lequel je rêvais en jouant le Parcifal sur un vieux piano était en réalité plus somptueux que le Louvre. Lisez, je vous prie, les Aphorismes de Schopenhauer, et revoyez l'endroit où il s'écrie: «Quel palais, quel Escurial, quel Alhambra égala jamais en magnificence le cachot obscur dans lequel Cervantès écrivait son Don Quichotte?» Lui-même, Schopenhauer, avait dans sa modeste chambre un Bouddha d'or, afin d'enseigner qu'il n'y a de richesse au monde que le détachement des richesses. Je me suis donné toutes les satisfactions qui peuvent tenter les puissants de la terre. J'ai été intérieurement grand maître de l'ordre de Malte et roi de Grèce. J'ai créé moi-même ma légende, et j'ai été aussi merveilleux de mon vivant que l'a été, un siècle après sa mort, l'empereur Barberousse. Et mon rêve a si bien effacé la réalité, que je vous défie, vous-même qui m'avez connu, de dégager entièrement mon existence des fables dont je l'ai superbement parée. Adieu, j'ai vécu le plus riche et le plus magnifique des hommes.»
Que répondre sinon ceci: «Soyez en paix, Villiers. Vous avez pris la part de l'idéal. La part de Marie. Et c'est la bonne part. Laissons dire les puissants et les heureux. Il n'est tel que de vivre pour un grand amour. Vous avez aimé plus que tout l'art et la pensée, et les sublimes illusions ont été votre juste récompense. Les grandes passions ne sont jamais stériles. Tout un monde d'images a peuplé les hautes solitudes de votre âme.»
Est-ce tout? Et faut-il ne voir en Villiers de l'Isle-Adam qu'un halluciné? Non pas. Si ce dormeur éveillé a emporté avec lui le secret de ses plus beaux rêves, s'il n'a pas dit tout ce qu'il avait vu dans ce songe qui fut sa vie, du moins il a écrit assez de pages pour nous laisser une idée de l'originale richesse de son imagination. Il écrivait obstinément, et ses manuscrits sans forme, illisibles, épars, toujours perdus, se retrouvaient toujours. Les somnambules ont des facultés que nous ne pouvons comprendre. Villiers rattrapait la nuit, dans les gouttières, les pages envolées de ses chefs-d'oeuvre. On a dit qu'il écrivait sur du papier à cigarettes. Sur quoi ne griffonnait-il pas ses manuscrits? Ceux-là seuls qui les ont vus peuvent dire ce que c'était. Des lambeaux sans nom, usés dans ses poches, où il les traînait depuis des années, et qui s'en allaient par bribes dès qu'il les déployait, d'affreux restes indéchiffrables pour lui-même et dont il constatait l'émiettement avec une épouvante comique et profonde. Il les reconstituait pourtant, avec une patience obstinée et une adresse merveilleuse. Comme M. Comparetti déroule prudemment les rouleaux carbonisés de papyrus de Pompéi, Villiers rassemblait les miettes d'Axel ou de Bonhomet, et l'oeuvre était sauvée.
Et cela s'imprimait, et cela faisait quelquefois un assez beau livre.
Il faut le dire à la confusion de ceux qui l'ignoraient tant qu'il a vécu: Villiers est un écrivain, et du plus grand style. Il a le nombre et l'image. Quand il n'embarrasse pas sa phrase d'incidences aux intentions trop profondes, quand il ne prolonge pas trop les ironies sourdes, quand il renonce au plaisir de s'étonner lui-même, c'est un prosateur magnifique, plein d'harmonie et d'éclat. Il y a dans son drame du Nouveau Monde, qui n'en tomba pas moins, des dialogues d'une suavité, d'une pureté, d'une noblesse incomparables. Le recueil qu'il a intitulé Contes cruels contient des pages de toute beauté. Voici, par exemple, quelques lignes d'une grâce héroïque. Il s'agit des compagnons de Léonidas:
Les trois cents étaient partis avec le roi. Couronnés de fleurs, ils s'en étaient allés au festin de la Patrie. Ceux qui devaient souper dans les Enfers avaient peigné leur chevelure pour la dernière fois dans le temple de Lycurgue. Puis, levant leurs boucliers et les frappant de leurs épées, les jeunes hommes, aux applaudissements des femmes, avaient disparu dans l'aurore en chantant des vers de Tyrtée. Maintenant sans doute, les hautes herbes du Défilé frôlaient leurs jambes nues, comme si la terre qu'ils allaient défendre voulait caresser encore ses enfants avant de les reprendre en son sein vénérable.
Trouverait-on rien de plus magnifique dans Chateaubriand? de plus ferme dans Flaubert? Villiers, profondément musicien et tout plein de Wagner, mettait dans sa prose des sonorités expressives et comme d'intimes mélodies. D'ailleurs, il aimait de tout son coeur l'art d'écrire. Il n'y a pas d'amour sans quelque superstition. Il croyait à la vertu des mots. Certains termes avaient pour lui, comme les Runes Scandinaves, des puissances secrètes. Cela même est d'un bon ouvrier du langage. Il n'est point d'écrivain véritable qui n'ait de ces faiblesses.
Avec ces dons merveilleux, Villiers ne conquit jamais la faveur du public, et je crains que ses livres, même après sa mort, ne soient goûtés que d'un petit nombre de lecteurs. Ils sont d'une ironie cruelle. C'est cette ironie, parfois obscure et pénible, qui en défend l'accès. Le ricanement que tous ceux qui connurent Villiers ont encore dans les oreilles, ce ricanement aux petites et dures saccades, se retrouve dans tout ce qu'il a écrit et fait grimacer les lignes les plus pures de sa pensée. Ce visionnaire prolongeait la moquerie au delà de ce qui est permis et même concevable, et il la mêlait étrangement à ses contemplations philosophiques, à ses pieuses extases, à ses méditations sublimes. Je viens de relire son Ève future, qui fut publiée il y a quatre ans et dont le héros est précisément l'hôte illustre que Paris reçoit en ce moment avec sympathie et curiosité. Villiers a mis en scène, dans ce roman, l'inventeur du téléphone et du phonographe, le sorcier de Menlo Park, l'ingénieur Edison. Naturellement, les inventions de cet habile homme prennent dans l'esprit de Villiers un caractère merveilleux et un tour fantastique. Il suppose que M. Edison a fabriqué une femme électrique, une andréide d'une beauté merveilleuse, dont l'aspect, les mouvements et les paroles produisent l'illusion complète de la vie. Et il se délecte dans cette idée folle, qui lui permet de railler la science en blasphémant la nature. Sortie, comme l'Ève biblique, des mains de son auteur, la nouvelle Ève inspire naturellement le désir. M. Edison l'a fabriquée pour un jeune lord qui, ayant donné son amour à une femme vivante et belle, il est vrai, mais sotte et vulgaire, ne peut vivre ni avec cette créature ni sans elle, et tombe dans un ennui mortel. L'andréide ressemble trait pour trait à cette vivante; mais, les pensées qu'elle exprime, au moyen d'un phonographe interne, sont d'une idéale beauté, ayant été composées par les écrivains les plus habiles des deux mondes. Elles ne laissent pas de produire une vive impression sur l'esprit du jeune lord.
«Au cri de ton désespoir, lui dit l'andréide, j'ai accepté de me vêtir à la hâte des lignes radieuses de ton désir, pour t'apparaître…