--Oh! soupira la baronne. Ne vous donnez pas de peine. C'est inutile. Vous improvisez si merveilleusement!...

--Et puis, mon cher, dit Jacques de Cadde, ce n'est pas difficile de parler aux électeurs.

--Ce n'est pas difficile, si vous voulez, reprit l'élu Lacrisse, mais c'est délicat. Nos adversaires crient que nous n'avons pas de programme. C'est une calomnie; nous avons un programme, mais....

--La chasse à la perdrix, voilà le programme, messieurs, dit Jambe-d'Argent.

--Mais l'électeur, poursuivit Joseph Lacrisse, est plus complexe qu'on ne se le figure tout d'abord. Ainsi, moi, j'ai été élu aux Grandes-Écuries, par les monarchistes naturellement, et par les bonapartistes, et aussi par les... comment dirai-je? par les républicains qui ne veulent plus de la République, mais qui sont républicains tout de même. C'est un état d'esprit qui n'est pas rare à Paris, dans le petit commerce. Ainsi le charcutier, qui est le président de mon Comité, me le crie à plein gosier:

«La République des républicains, je n'en veux plus. Si je pouvais, je la ferais sauter, dussé-je sauter avec. Mais la vôtre, monsieur Lacrisse, je me ferais tuer pour elle....» Sans doute il y a un terrain d'entente.

«Groupons-nous autour du drapeau.... Ne laissons pas attaquer l'armée.... Sus aux traîtres qui, soudoyés par l'étranger, travaillent à énerver la défense nationale....» Ça, c'est un terrain.

--Il y a aussi l'antisémitisme, dit Henri Léon.

--L'antisémitisme, répondit Joseph Lacrisse, réussit très bien aux Grandes-Écuries, parce qu'il y a dans le quartier beaucoup de juifs riches qui font campagne avec nous.

--Et la campagne antimaçonnique! s'écria Jacques de Cadde, qui était pieux.