--Un autre ministère de dépense républicaine, dit M. Tonnellier. La France sera ruinée.

--Oui, dit Léon, un autre ministère tout pareil à celui-ci. Mais le nouveau déplaira moins, ce ne sera plus le ministère de l'Affaire. Il nous faudra, avec tous nos journaux, mener une campagne de six semaines au moins, pour le rendre odieux.

--Êtes-vous allée, madame, au Petit Palais? demanda Frémont à la baronne.

Elle répondit qu'oui et qu'elle y avait vu de belles boîtes et de jolis carnets de bal.

--Émile Molinier, reprit l'Inspecteur des beaux-arts, a organisé une admirable exposition de l'art français. Le moyen âge y est représenté par les monuments les plus précieux. Le XVIIIe siècle y figure honorablement, mais il reste de la place encore. Vous, madame, qui possédez des trésors d'art, ne nous refusez pas l'aumône de quelque chef-d'oeuvre.

Il est vrai que le grand baron avait laissé des trésors d'art à sa veuve. Le comte Davant avait fait pour lui des rafles dans les châteaux de province et tiré, par toute la France, sur les bords de la Somme, de la Loire et du Rhône, à des gentilshommes moustachus, ignares et besogneux, les portraits des ancêtres, les meubles historiques, dons des rois à leurs maîtresses, souvenirs augustes de la monarchie, gloire des plus illustres familles. Elle avait dans son château de Montil et dans son hôtel de l'avenue Marceau des ouvrages des plus fameux ébénistes français et des plus grands ciseleurs du XVIIIe siècle: commodes, médailliers, secrétaires, horloges, pendules, flambeaux, et des tapisseries exquises, aux couleurs mourantes. Mais bien que Frémont et, avant lui, Terremondre l'eussent priée d'envoyer quelques meubles, des bronzes, des tentures, à l'exposition rétrospective, elle s'y était toujours refusée. Vaine de ses richesses et désireuse de les étaler, elle n'avait, cette fois, rien voulu prêter. Joseph Lacrisse l'encourageait dans ce refus: «Ne donnez donc rien à leur Exposition. Vos objets seront volés, brûlés. Sait-on seulement s'ils parviendront à organiser leur foire internationale? Il vaut mieux n'avoir pas affaire à ces gens-là.»

Frémont, qui avait déjà essuyé plusieurs refus, insista:

--Vous, madame, qui possédez de si belles choses, et qui êtes si digne de les posséder, montrez-vous ce que vous êtes, libérale, généreuse et patriote, car il s'agit de patriotisme. Envoyez au Petit Palais votre meuble de Riesener, décoré de sèvres en pâte tendre. Avec ce meuble, vous ne craindrez pas de rivaux. Car il n'y a son pareil qu'en Angleterre. Nous mettrons dessus vos vases en porcelaine, qui proviennent du Grand Dauphin, ces deux merveilleuses potiches en céladon, montées en bronze par Caffieri. Ce sera éblouissant!...

Le baron Davant arrêta Frémont:

--Ces montures, dit-il avec un ton de sagesse attristée, ne sont pas de Philippe Caffieri. Elles sont marquées d'un C surmonté d'une fleur de lis. C'est la marque de Cressent. On peut l'ignorer. Mais il ne faut pas dire le contraire.