— Chut ! murmura-t-elle, en faisant mine d’écouter un pinson qui s’égosillait au-dessus de nous, dans une touffe d’aulnes.

Je n’osai pas insister ; on parla d’autre chose…


Ce que Mône, par scrupule professionnel, se refusait à m’apprendre, je l’ai su depuis.

Un patron de barque de Camarel, en Pleudaniel, avait eu maille à partir avec son unique matelot, à propos d’un règlement de comptes sur lequel ils ne s’étaient point trouvés d’accord. De là des paroles aigres et une mésintelligence qui alla croissant. On continua de pêcher ensemble, mais on passait souvent vingt et trente heures au large sans échanger un mot. Et les personnes entendues de dire :

— Vous verrez que cela finira mal !

Une nuit, le matelot se présenta, l’air égaré, les vêtements ruisselants, au poste des douanes de Lézardrieux. Il raconta que la barque — qui était « mûre » — avait touché une roche, qu’elle avait coulé à pic, et que le patron, ne sachant pas nager, avait dû « trinquer » une fois pour toutes.

Il n’y avait dans ce récit rien d’invraisemblable. On n’inquiéta point le matelot. Les commères de Camarel, cependant, ne laissaient pas de jaser ; excitée par elles, la veuve du noyé fit un esclandre public, dans le cimetière, à l’enterrement du cadavre retrouvé au bout du neuvième jour[11].

[11] C’est une croyance invétérée sur le littoral armoricain, — justifiée d’ailleurs, m’a-t-on dit, par de nombreux exemples, — que la mer ne rend jamais avant neuf jours les cadavres des gens qu’elle a engloutis.

— Oui ! oui ! s’écria-t-elle, au moment où le cercueil disparaissait dans la fosse, — nous savons comment tu es mort ! Ils pleureront aussi, crois-moi, ceux que ta perte a réjouis en secret !…